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Jean Meslier

Meslier

« Omnem viam iniquam odio habui. »
(J'ai haï toute voie injuste)
(Psaumes, CXVIII-128, cité par Jean Meslier en conclusion du Testament)

Sa vie
Jean Meslier est né le 15 juin 1664 à Mazerny, dans les Ardennes, d'une famille très modeste. Le curé de la paroisse l'ayant remarqué, il fut envoyé au collège, puis au séminaire. D'abord vicaire, apprécié de sa hiérarchie, il est nommé en 1689 curé d'Etrépigny, toujours dans les Ardennes, où il exercera jusqu'à sa mort en 1729. Il n'a été connu qu'à partir de 1762, quand Voltaire en publia des extraits sous le nom de "Testament de J. Meslier". On connait donc d'abord Meslier à travers ce qu'en dit Voltaire. Il semble avoir eu quelques ennuis pour l'âge de ses bonnes, moins de quarante ans. Mais surtout pour avoir dénoncé en chaire les violences du seigneur local. Il choisit donc de rester officiellement tranquille, tout en préparant pendant quarante ans cette oeuvre époustouflante qui constituera son testament. Cette oeuvre, développant un athéisme et un matérialisme élaborés, va, tant par son ampleur que par son contenu, bien au delà de ce qu'on pourrait attendre d'un petit curé de campagne. L'auteur y révèle évidemment une grande culture théologique, mais il se montre également lecteur des auteurs latins, et de ses contemporains, chrétiens ou non. On y assiste au déploiement d'une argumentation philosophique et politique vigoureuse et rigoureuse à la fois, assez étonnante par son indépendance d'esprit et par son sens profond des réalités. A trois siècles d'intervalle, ce texte, écrit dans des conditions historiques précises, étonne par sa pertinence actuelle. Antérieur à Jean-Jacques Rousseau, si Meslier est moins bon écrivain, on peut le juger plus grand penseur, et regretter pour l'humanité (mais non s'étonner !) qu'il n'ait pas connu la même postérité. Mais restons optimistes, ça peut venir ...

Meslier

Le testament
Meslier veut prouver la fausseté et la  dangerosité des religions. Son argumentation s'articule en huit preuves, mais possède, au delà d'un manifeste pour l'athéisme, les caractères d'une philosophie générale :
1. De la vanité et de la fausseté des religions, qui ne sont toutes que des inventions humaines.
2. De la vanité et de la fausseté des dites religions. La foi, qui est une croyance aveugle qui sert de fondement à toutes les religions, n'est qu'un principe d’erreurs, d’illusions et d’impostures.
3. De la vanité et de la fausseté des religions, tirée de la vanité et de la fausseté des prétendues visions et révélations divines.
4. De la fausseté des dites religions, tirée de la vanité et de la fausseté des prétendues prophéties de l'Ancien Testament.
5. De la vanité et de la fausseté de la religion chrétienne tirée des erreurs de sa doctrine et de sa morale.
6. De la vanité et de la fausseté de la religion chrétienne tirée des abus, des vexations injustes et de la tyrannie des grands, qu'elle souffre ou qu'elle autorise.
7. De la vanité et de la fausseté des religions tirée de la fausseté même de l'opinion des hommes touchant la prétendue existence des dieux.
8. De la vanité et de la fausseté des religions tirée de la fausseté même de l'opinion que les hommes ont de la spiritualité et de l'immortalité de leurs âmes.

Quelques aspects d'une réflexion générale

Ramener au bon sens quant à l'origine et au sens des écrits bibliques

« (…) tous ces beaux prétendus sens spirituels, allégoriques et mystiques dont ils entretiennent et repaissent vainement l’ignorance des pauvres peuples. Ce n’est plus la parole de Dieu qu’ils nous proposent et qu’ils nous débitent sous ce sens-là ; mais ce sont seulement leurs propres pensées, leurs propres fantaisies, et les idées creuses de leurs fausses imaginations ; et ainsi, elles ne méritent pas qu’on y ait aucun égard, ni que l’on y fasse aucune attention. »

Préfigurant le travail ultérieur de Prosper Alfaric, Meslier demande un peu de rigueur dans le traitement des écrits bibliques. On pourrait penser qu'ils méritent les mêmes règles de sérieux et de prudence que les écrits profanes. Qu'en est-il de leur authenticité et de leur autorité ? Il est évident que l'on a affaire à des textes d'origine diverses, d'une valeur très variable tant pour la forme que pour le contenu, pas toujours très compatibles entre eux,  et très certainement modifiés et travestis au cours des siècles.
Quant au contenu, on peut, entre autres, s'étonner de deux caractéristiques principales. D'abord que de violences et de turpitudes, notamment dans l’Ancien Testament, pour des textes censés initier à la sagesse divine. Ensuite, à quoi bon ce langage "allégorique", typique de toutes les formes de prédictions, et qui permet n'importe quelle interprétation, pour des textes censés éclairer l'esprit des hommes ? On pourrait aussi bien se livrer à une exégèse sur les dimensions surnaturelles et divines du fameux Don Quichotte de la Manche, ou de n'importe quelle autre fantaisie. Le chapitre XXXII, illustré de citations multiples tirées des textes, montre à quel point, dans ces conditions, le personnage même du Christ est problématique.

Si un dieu existait, le doute dans lequel il nous laisse (?) serait inconséquent

« S’il y avait véritablement quelque divinité ou quelque être infiniment parfait, qui voulut se faire aimer, et se faire adorer des hommes, il serait de la raison et de la justice et même du devoir de ce prétendu être infiniment parfait, de se faire manifestement, ou du moins suffisamment connaître de tous ceux et celles dont il voudrait être aimé, adoré et servi. »

Par quelle tournure d'esprit bizarre un être prétendument parfait mettrait-il tant de mystère, tant de complication et tant d'incertitude à faire connaître son existence ? Si c'était la vérité, pourquoi alors s'ingénier à nous la rendre si obscure et si peu crédible ? Le plus vraisemblable est de penser qu'un tel être n'existe pas. On peut toujours prétendre contre cela que dieu se ferait suffisamment connaître par la beauté du monde ou par son ordre, ou par quelque autre signe, mais à ce petit jeu, n'importe quoi peut être signe de n'importe quoi. Quant au caractère absolu de la beauté et de l'ordre du monde, il faut quand même une forte dose d'hypocrisie ou d'inconscience pour y croire.

L'idée saugrenue et choquante d'un être parfait créateur d'un monde si cruel

« Et ainsi, la mort, les maladies, les infirmités, les langueurs, et à plus forte raison encore, les vices et les méchancetés, et généralement tout ce qu'il y a de capable de rendre aucune créature vicieuse, défectueuse ou malheureuse - démontrent qu'il n'y point de divinité capable d'empêcher tous ces maux. »

On peut certes admirer la beauté de tel ou tel spectacle qu'offre la nature, elle n'en  forme pas moins un monde brutal où la survie des uns se fait au détriment de la vie des autres. Inutile, pour dédouaner l'hypothétique créateur, de rejeter la responsabilité du mal sur des méchants qui l'exerceraient contre la volonté de dieu. Car on pourrait d'abord s'interroger sur ce dieu incapable de mettre au pas les méchants. Mais il y a pire : qui serait alors responsable de l'existence même de ces méchants ? Les tentatives de théodicée sont pitoyables, eu égard à la noirceur du monde.

 

La multiplicité contradictoire des monothéismes

« ... comme toutes ces différentes religions sont contraires et opposées les unes aux autres et qu'elles se condamnent même les unes les autres, il est évident qu'étant contraires dans leurs principes et dans leurs maximes ou dans leurs principaux points, elles ne peuvent être toutes véritables, ni, par conséquent, venir d'un même principe de vérité qui soit Dieu.»

Qu'il y ait par exemple trois grands monothéismes largement contradictoires, avec des mythologies différentes,  et ayant comme seul point vraiment commun de professer l'existence d'un dieu unique, est au minimum la preuve que deux d'entre eux sont des mensonges. Mais comme il n'y a pas, de l'extérieur, de raison sérieuse pour créditer l'un plutôt que les autres, c'est un argument très fort pour les considérer tous trois contraires à la vérité. D'autant que chaque religion pratique le grand écart entre des principes de conduite, d'ailleurs plus ou moins contradictoires entre eux, et une pratique oppressive souvent plus cohérente. Quant à l'argument qui viendrait à dire qu'il s'agit de manifestations culturelles différentes d'une même vérité, il contient une part de vérité : "tant de cultes différents ont d'abord été inventés par des politiques, chacun accommodant son modèle aux inclinations des peuples qu'ils avaient dessein de tromper" (L'espion turc, cité par Meslier). Au fond, les polythéismes sont à la fois plus sympathiques et plus conséquents en juxtaposant allégrement des tentatives fantaisistes d'explication. Il y a au moins là une ouverture d'esprit et une mobilité du questionnement. Ce qui préfigure un peu la position de Nietzsche.

Généalogie des religions

« Le vrai champ et sujet de l'imposture sont les choses inconnues, d'autant qu'en premier lieu l'étrangeté donne crédit, et puis n'étant pas sujettes à nos discours ordinaires, elles nous ôtent le moyens de les combattre. A cette cause, dit Platon, il est bien plus aisé de satisfaire parlant de la nature des dieux que de la nature des hommes, parce que l'ignorance des auditeurs prête une belle et large carrière et toute liberté au maniement d'un sujet caché. Et advient de là qu'il n'est rien crû si fermement que ce qu'on le sait le moins, ni gens plus assurés que ceux qui nous comptent des fables.» (Montaigne cité par Meslier)

Les religions font partie de la triste réalité humaine. Il n'est donc pas suffisant de les dénoncer, il faut faire l'effort de comprendre comment on peut en arriver là. La cause première la plus évidente est l'ignorance. Plus la question semble cruciale, plus il y règne d'abord de confusion,  plus le champ libre est laissé aux certitudes les plus vives et les plus fantaisistes à la fois. La voie de la vérité serait celle de la recherche patiente et exigeante, mais c'est une affaire autrement plus rude et angoissante. S'installer dans la fable comporte au fil du temps bien d'autres avantages : occulter les grandes craintes, à commencer par celle de la mort, aligner le monde sur nos fantasmes collectifs, bétonner un ordre social autrement menacé par la critique des libres penseurs, justifier et renforcer le pouvoir des oppresseurs sur les peuples. Même s'il existe des mouvements de libération issus de milieux religions, Meslier en étant l'exemple, la religion est globalement dans l'histoire des hommes, au service des tyrans. La réflexion du Testament se fait successivement psychologique, épistémologique, sociologique, politique.

L'égalité et la fraternité des hommes avant Rousseau

« Tous les hommes sont égaux par la nature, ils on tous également droit de vivre et de marcher sur la terre, également le droit d'y jouir de leur liberté naturelle et d'avoir part aux biens de la terre en travaillant utilement les uns et les autres pour avoir les choses nécessaires ou utiles à la vie. »

Les institutions religieuses supportent et autorisent les régimes injustes, la tyrannie des "grands", elles acceptent sans trop y redire une énorme disproportion d'état et de conditions entre les hommes. Quelques décennies avant Rousseau, et on peut éventuellement trouver de manière plus concrète et avec plus de force, Meslier affirme avec force que les hommes sont tous égaux par nature. Qu'une inégalité héréditaire est scandaleuse et sans fondement. Il affirme qu'un trop grand écart entre la richesse et la pauvreté est inacceptable. Que les hommes s'arrogent le droit de s'approprier "chacun en leur particulier" les biens de leur terre commune au lieu d'en jouir en commun est l'abus fondamental d'où naissent une infinité de maux et de misères dans le monde (chapitre XLVIII).

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L'existence constatée de la matière est une explication suffisante du monde

« Donc, tous les ouvrages et toutes les productions de la Nature se font véritablement par des causes nécessaires et fortuites, et par des causes aveugles et entièrement privées de raison ; et ainsi ces ouvrages-là et ces productions-là ne démontrent et ne prouvent nullement l'existence d'une souveraine intelligence, ni, par conséquent, l'existence d'un Dieu qui les ait formé comme nous les voyons. »

A quoi bon une explication de l'existence du monde par un dieu, puisqu'elle est à la fois incohérente et de plus tout à fait superflue ? A quoi bon expliquer par des raisons plus nombreuses et plus invraisemblables, ce qui peut l'être par des raisons moins nombreuses et plus logiques ? Comme le résume le titre du quatre-vingt deuxième chapitre, il est aisé de comprendre que toutes les choses naturelles se forment et se composent d'elles-mêmes par le mouvement et le concours des diverses parties de la matière. Nul besoin d'y poser un démiurge, ni même un but quelconque, qu'il est si facile de fantasmer au goût des obsessions et des frustrations des hommes. Avec le temps, le mouvement perpétuel de la multitude infinie des parties de la matière, est suffisant à produire tout ce qui existe, aussi complexe soit-il.


Qu'est-ce que la pensée ?

« Les pensées, les désirs, les volontés, les sensations du bien ou du mal, ne sont que des modifications internes de la personne ou de l'animal qui pense, qui connaît ou qui sent du bien ou du mal (...)»

Les idées ne sont aucunement des sortes de choses qui existeraient en elles-mêmes. Il n'y a pas "quelque chose" qui soit de la pensée, de la sensation, etc. Pour parler contre Descartes, il n'y a aucune "substance pensante". Il y a de la matière, qui chez les êtres vivants est organisée de manière complexe, et est susceptible de multiples formes et de multiples modifications. Sensations, pensées et autres n'existent qu'en tant qu'elles sont modifications d'organes. Pas de belles choses sans organes de la vision, pas d'idées pures sans un organisme vivant dont elles sont une manière d'être. La vie est modification et fermentation de l'être vivant, il n'y a rien à chercher ailleurs. Les animaux étant des êtres si évidemment organisés de manière analogue à la nôtre, la conception cartésienne les considérant comme des "machines" est plus que fausse, elle est ridicule. L'ensemble du chapitre XCI présente ainsi une réflexion conséquente réfutant toute existence séparée du corps et de l'esprit.

La pitoyable absurdité de l'immortalité

« Pensez-vous, disait-il aussi, qu'un homme mort puisse encore vivre ?  Quand l'homme est mort une fois, il ne ressuscitera point ; jusqu'à ce que le ciel soit consumé et détruit, il ne se réveillera point et il ne sortira point de son sommeil. Il disait que sa vie n'était qu'un vent, et comme une nue qui se dissipe en l'air. » (Meslier, citant Job)

Que pourrait donc bien être une âme sans corps ? On peut toujours, par la pensée, isoler l'idée de mouvement de la chose en mouvement : c'est un pouvoir à double tranchant de la pensée que d'être capable de concevoir à part des choses qui ne peuvent pas exister séparément. D'un côté, c'est bien pratique, mais de l'autre ça mène à croire à l'existence en soi de ce qui n'a été que conçu séparément. Ne pas oublier que pour qu'il y ait mouvement, il faut qu'il y ait quelque chose qui bouge. Et donc pour qu'il y ait pensée et sensation, il faut qu'il y ait être réel en train de penser et de sentir. L'idée donc d'une âme à existence séparée est un pur mirage. Homme, animal ou plante, un être qui meurt est un être qui cesse de fonctionner de manière autonome. Tous ses éléments seront donc récupérés par le reste du monde, sans aucun reliquat. Tout le monde en est bien convaincu pour une plante, la plupart pour les animaux. Il est donc logique de soupçonner, comme le fait Meslier, qu'il ne doit pas y avoir beaucoup de monde à croire vraiment à "l'immortalité de l'âme", même si beaucoup l'espèrent. D'une manière générale, on ne peut concevoir ni début ni fin du monde, mais ce qui existe n'existe que dans un perpétuel remaniement, qui  exclut que quelque partie du monde que ce soit puisse être "immortelle". Meslier note d'ailleurs, références à l'appui, que l'Ancien Testament va dans ce sens.

Suppléments


Cinq extraits du Mémoire :
Toutes les religions sont des impostures
Un détail révélateur : les prétendus miracles, bricolages absurdes
Aucun être vivant ne mérite d'être malheureux
La matière est une explication suffisante
Tous les hommes sont égaux par nature

Versions téléchargeables proposées par l'Université du Québec

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