"Making monsters"
de Richard Ofshe et Ethan Watters

Un souvenir n'est pas une pièce d'archive.
Suite à la vague délirante vers les années 80 aux États-Unis de thérapies prétendant résorber toutes les difficultés existentielles et politiques en les attribuant à une pratique supposée généralisée de l’inceste, Richard Ofshe publie en 1994 « Making Monsters ». Première surprise, pas de traduction française disponible à ce jour d’une œuvre aussi fondamentale d’un auteur reconnu. En étant malintentionné, on pourrait s’imaginer qu’il s’agit de préserver la possibilité de la propagation sur le « continent » des errements dénoncés par les auteurs. Au-delà de ses conditions historiques précises, au-delà d’un travail de défense polémique, et néanmoins rigoureusement documenté, ce livre salutaire nous réapprend, entre autres, deux faits essentiels. Premièrement, qu’une formation idéologique soit absurde et monstrueuse dans ses conséquences ne l’empêche nullement de passer durablement ici et là pour manifestation ultime de la vérité. Nous ne pourrons pas dire que nous n’avons pas été prévenus. Deuxièmement, une réflexion soutenue sur le fait que tout souvenir est une reconstruction, souvent incongrue, de quelques éléments épars qui ont pu plus ou moins existé, et d’imagination prenant source dans le désir actuel. En prime, un regard lucide d’un américain inquiet sur la société américaine.
University of California Press, 1994
Voir le livre

( 09/08/18 )


"Contre l'oubli"
de Henri Calet

"La paix dans sa plus jolie robe"
Paru l'année même de la mort prématurée d'Henri Calet, un recueil d'articles parus de 1944 à 1948. Il s'agit donc de la guerre, mais de la guerre "à hauteur d'hommes", à hauteur de ceux qui la subissent. Sans envolées vengeresses, sans étalement de pathos, des petites touches précises, pour que l'on sache bien de quoi l'on parle. Dans sa tranquille simplicité, adoptant, contre la pensée à hauteur de stratège, le point de vue à ras du réel, Calet est bouleversant. Il l'est particulièrement dans cette entreprise de recensement des graffiti muraux des cellules de Fresnes. Pour tenter ensuite d'en retrouver les auteurs, s'ils avaient par hasard survécu, et, plus surement, de pouvoir au moins reconstituer quelques lignes de leur histoire. Un hommage autrement significatif qu'une quelconque commémoration récupératrice...
A lire impérativement avant de se laisser aller à justifier telle ou telle expédition guerrière.
Grasset, réédition 2010
Voir le livre

( 26/07/18 )


"La vie sur terre"
de Baudoin de Baudinat

"Les progrès de la civilisation sont autant de régressions de l'individu."
Cette citation de Carlo Michelstaedter (page 146) vient à l'appui du point central du diagnostic, "chaque progrès technique abêtit la partie correspondante de l'homme". Car il permet d'effectuer sans être là "en personne". Il nous dispense donc d'être conscients. Au bout du compte, il nous dispense d'avoir à exister.
"Qu'on fasse une pause sur la vieille route et qu'on regarde autour de soi pour discerner quelle est la bonne et juste voie, pour s'y engager". Citant Bacon, Baudoin de Bodinat nous fait cruellement remarquer que nous avons oublié de la faire, cette pause. Cruellement, et de manière malgré tout réchauffante. Que nous sommes engagés, sans doute trop loin pour en revenir, dans la plus mauvaise des voies, celle qui mène à l'auto anéantissement.
Avec une écriture d'une grande beauté, sachant aller du somptueux à la simplicité lumineuse, de l'impitoyable à l'humour désabusé, une épitaphe ante mortem. Un livre lucide d'une grande intelligence. Merci à cet inconnu qui, dans les derniers instants du naufrage, nous permet de nous sentir moins seuls.
Éditions de l'encyclopédie des nuisances, réédition 2018
Voir le livre

( 12/07/18 )


"Pourquoi j'ai toujours raison"
de Carol Tavris et Elliot Aronson

Ce que chacun ne veut pas savoir.
Malgré ses faiblesses américaines, un livre bienfaiteur, valant toutes les thérapies que l'on voudra. Explication claire, illustrée d'exemples, de ces fléaux que sont l'autojustification et autres biais cognitifs sur soi-même et donc réciproquement sur autrui. Pour bien nous faire sentir ce que sont ces "dissonances cognitives" avec les quelles nous apprenons à tricher quotidiennement, pour le meilleur et pour le pire. Bien sûr, l'origine des auteurs laisse quelques traces : conceptualisation malgré tout un peu insuffisante des notions de victime et de coupable, un certain flou sur l'acceptation de la guerre, etc. Bref, de petites effluves arrières de bien pensance positive. Malgré ce léger fumet, un livre plutôt radical et salutaire.
A ne pas manquer.
Flammarion, 2016
Voir le livre

( 09/06/18 )


"Monsieur Henri," de Pierre Charras

En 1950, vers la fin de sa trop courte vie, Henri Calet avait écrit « Monsieur Paul ». Presque un demi-siècle plus tard, Pierre Charras lui rend un émouvant hommage avec ce « Monsieur Henri, » (virgule comprise) qui obtiendra accessoirement le prix des deux Magots. Un roman drôle, tendre, bouleversant, s’étonnant du monde, mêlant d’étranges histoires d’amour, autour notamment du personnage d’Éva, cette femme mystérieuse qui symbolise le lien entre les deux auteurs. De magnifiques formules, dans lesquelles on pourra ici et là se reconnaître. « J’ai toujours éprouvé pour moi-même une réelle méfiance qui constitue, je crois bien, le seul héritage que m’aient laissé mes parents. » Un auteur à (re) découvrir, ne serait-ce que pour se réconcilier un moment…
Mercure de France, 1994
Voir le livre

( 09/05/18 )


"Le syndrome des faux souvenirs" d'Elizabeth Loftus

Un livre peut-être un peu confus, mais salutaire. A lire d’urgence, en étant prévenu qu’il vaut mieux ne pas le faire le soir, si l’on veut s’endormir en paix. Nous parle essentiellement d’une monstrueuse dérive américaine, à partir de problèmes graves et réels, mais on ne peut pas ne pas faire le rapprochement avec les équivalents victimaires idéologiques et politiques qui atteignent la France. Oui, les systèmes régressifs sont stupides et dangereux, comme dit par ailleurs. On rêvait d’un autre avenir pour la belle notion de résilience… On peut un peu s’étonner que l’auteur, ayant montré ce qu’elle a montré, se veuille « modérée ». Et quand elle fait part de ses réticences envers Richard Ofshe, elle donne plutôt envie de le lire. Un livre néanmoins courageux.
Editions Exergue, 2012
Voir le livre

( 23/03/18 )


"Bureaucratic insanity" de Sean Joseph Kerrigan

Pour éviter que le massacre à l’école ne devienne un fait culturel coutumier, les écoliers de Philadelphie ne doivent pas venir en classe avec une arme, même factice (comme en France une attaque avec des armes en plastique est considérée comme attaque à main armée). On peut comprendre la logique de la chose : l’agressé n’est pas forcément en état de différencier. C’est ainsi qu’en 2013 une jeune fille eut de sévères ennuis pour avoir transporté un vague pliage en papier que lui avait fait son grand-père. Tout est là : il peut y avoir à l’origine un vrai problème à régler, mais sans un minimum de jugement, sans un minimum d’attention à la situation particulière réelle, toute réglementation dégénère au mieux en délire kafkaïen, au pire en véritable enfer. Sans compter les cas où la dite réglementation est stupide dès l’origine.
Dans un livre à la fois divertissant et angoissant à lire, Kerrigan nous montre comment chacun peut se retrouver, sans avoir rien fait pour, sans l’avoir vu venir, dans un monde de fous, allant au-delà de ce qu’il aurait pu imaginer dans ses pires cauchemars. N’allons pas, en deçà de l’Atlantique, nous rassurer naïvement sur notre sort : nous n’avons, comme d’habitude, qu’un léger retard en la matière
Club Orlov Press, 2016, 2017
Voir le livre

( 09/03/18 )


"Philosophie de l'imp t" de Philippe Nemo

ô

Le vol invisible
Dans nos prétendues « démocraties », ce qui tient lieu de philosophie politique consiste essentiellement à se gargariser de notions idéologiques d’autant plus indéterminées qu’elles sont des passages obligés. Loin de ces simulacres de pensée, Philippe Nemo, conjuguant rigueur de l’analyse et richesse de la documentation, nous parle simplement du réel. Pour s’en tenir à deux points essentiels, d’une part prendre conscience qu’au-delà d’un certain seuil, un changement quantitatif provoque un changement de nature. Ainsi en va-t-il de l’impôt. Nous n’en avons jamais vraiment discuté, mais nous ne sommes plus du tout dans le régime politique que nous prétendons défendre. D’autre part, retrouver l’importance de ce concept de la réalité sociale aussi fondamental qu’occulté qu’est tout simplement l’envie. Une lecture salutaire, même si quelque peu démoralisante…
PUF, 2017
Voir le livre

( 01/03/18 )


"Des chaussures pleines de vodka chaude" de Zahktar Prilepine

Vodka chaude et viande de chien
Sous des titres généralement trompeurs, Prilepine se complait dans le malsain, pour ne pas dire dans le grotesque. Entre dérision et complaisance, l’attitude reste ambiguë. On s’interroge s’il faut prendre ses tableaux pour image véridique de la Russie « profonde », comme on dit. On y sent bien en tout cas la remise en question de son appartenance à la culture européenne. Provocateur sans doute, aux positions politiques difficiles à appréhender vues de la vieille Europe, c’est néanmoins un véritable écrivain, sachant écrire et trousser une histoire. Comme il n’est pas si vieux, on espère une maturité qui donnera plus d’épaisseur. À lire, même en cas de légère allergie.
Actes Sud, 2011
Voir le livre

( 25/02/18 )


"C'était mieux avant" de Michel Serres

Un expert de plus !
Petit livre distrayant et rapide à lire. Un peu tout de même dans la catégorie profitons de notre notoriété acquise par ailleurs pour éditer un recueil sommaire des banalités qui nous tiennent à cœur. Une revue hâtive et un peu décousue des méfaits d’antan à l’usage des jeunes générations qui n’en auraient pas eu connaissance. Et qui persisteront dans leur ignorance, car elles ne doivent pas massivement lire Michel Serres. Lister les monstres du passé (d’autant mieux identifiés comme tels qu’il y a le recul nécessaire) peut aussi aider à estomper les monstruosités du présent, qui peuvent prendre bien d’autres formes. Toujours difficile d’avoir la lucidité de se dire qu’y avoir été ne suffit pas du tout à s’autoproclamer expert, comme énoncé en quatre de couverture. La question difficile serait d’estimer s’il y a autant de pire que de mieux. Mais ça ne se quantifie pas comme ça. Bon, le vieux sage qui nous rassure en nous disant que ça ne va pas si mal quand on est probablement en voie de rentrer dans le mur, c’est toujours sympathique…
Éditions le Pommier, 2017
Voir le livre

( 27/09/17 )


"La grande vie" de Jean-Pierre Martinet

La grande vie, ainsi intitulée par dérision, mais pas seulement, est une histoire courte, grandiose et dérangeante. On y retrouve, comme chez Albert Cossery, cette idée insoupçonnée de ceux du haut de l’échelle, que la vraie vie existe à tous les étages. Contre les imbéciles qui estiment que dans une gare, à côté d’hommes qui ont réussi, on rencontre des gens qui ne sont rien, une petite histoire décapante pour nous rappeler que grandeur et médiocrité ne sont pas incompatibles. Petit livre de chair, de sang, de désespoir, de puissance amère. Un petit texte, qu’il serait dommage de n’avoir pas lu, et qui permet de plus de découvrir ce grand auteur éphémère que fut Jean-Pierre Martinet …
Édition « L’Arbre vengeur », 2017 (texte de 1979)
Voir le livre

( 20/09/17 )


" Sommes-nous tous des malades mentaux ? " d'Allen Frances

La limite problématique du normal
Un livre salutaire, à lire d’urgence. Au-delà de l’écrit de circonstance, protestation de l’animateur du DSM-IV contre les délires du DSM-5, une critique judicieuse, à la fois politique et philosophique, de la tyrannie "psychiatrisante" de notre belle modernité. Critique tant du pouvoir destructeur des laboratoires pharmaceutiques tout puissants, que d’une idéologie dominante qui ne sait plus poser avec bon sens les limites de la normalité. Rédigé à l’américaine, c’est-à-dire privilégiant l’illustration empirique au raffinement conceptuel, un texte assez facile à lire, tout en gardant un bon niveau de réflexion.
Odile Jacob, 2013
Voir le livre

( 24/01/17 )


" Le royaume " d'Emmanuel Carrère

« Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres », nous conseille l'auteur p. 597 (je jure que je suis arrivé jusque là). Eh bien non, je n’aime pas du tout M. Carrère (je sais bien qu’il s’en remettra…) tel qu’il se dévoile à travers cette logorrhée égocentrique, dégoulinante, profondément malhonnête. Il y a ici et là de jolies trouvailles littéraires, il arrive que ce soit drôle, parfois volontairement, parfois sans doute non. Par exemple, p. 305 : « On est presque surpris que l’affaire Jésus, si obscure qu’elle ait pu être, échappe à la vigilance de Josèphe… ». Mais oui, justement, la vigilance de Josèphe. On est donc presque étonné. Enfin, pour tout athée qui désire garder placidité, on peut toujours relire les fondamentaux, Prosper Alfaric (Jésus a-t-il existé ?), Bertrand Russell (Pourquoi je ne suis pas chrétien)., ce ne sont pas les bonnes lectures qui manquent...
Folio, 2016
Voir un contrepoison

( 24/01/17 )




"The (honest) truth about dishonesty" de Dan Ariely

Un livre très divertissant, avec lequel on passe un bon moment. Si le lecteur y met un peu du sien, il peut même y trouver des pistes intéressantes autour d’une question judicieuse : pourquoi ce sont les autres qui sont des tricheurs, et rarement moi ? Maintenant, provenant d’un professeur d’Université, même en prenant acte qu’il s’agit d’un livre de vulgarisation, on peut être surpris de la légèreté intellectuelle de la démarche. Pour s’en tenir au deux aspects les plus étonnants :
* Les « expériences » présentées ont un niveau de travaux pratiques de classes de collège. Si elles ont l’intérêt pédagogique non négligeable que peuvent offrir des anecdotes, les présenter comme relevant d’une démarche scientifique est grandement abusif.
* Il est difficile d’accepter l’absence quasi-totale de ce que, en d’autres lieux, on appellerait un questionnement conceptuel. Une notion comme la tricherie semble ici tellement aller de soi, qu’elle ne demande apparemment aucune interrogation sérieuse sur son sens même. Que la malhonnêteté n’ait pas nécessairement un sens absolu, mais ne puisse être qualifiée comme telle que dans et par rapport à un contexte souvent ambigu ne semble pas trop préoccuper l’auteur.
Il reste à espérer que ce livre de pseudo-recherche universitaire ne soit pas trop représentatif, et à passer quand même quelques joyeux instants…
Harper, 2013
Voir le livre

( 26/08/14 )




" Catch me if you can " de Franck Abagnale

Ou comment donner allure sympathique au mépris profond qu’on a des gens. Et surtout comment en faire un « best seller ».
Qu’on a donc plaisir à lire les exploits extraordinaires d’un jeune escroc, apparemment aussi plein de charme que de culot… C’est notre fantasme « Arsène Lupin ». D’autant que l’auteur prend soin de bien nous préciser qu’il ne porte jamais tort (ou rarement) à des particuliers. Du moment qu’il nous l’assure.
Après, si l’on reprend lucidité, on commence à se dire qu’il a dû en blesser grandement (au minimum moralement) plus d’un(e). Puis, deuxième niveau, soupçonner qu’il n’y a pas de raison que le lecteur soit le seul à ne pas se faire escroquer. Qu’il se paye notre tête comme il s’est payé celle des autres. Il semblerait d’ailleurs qu’il en ait plus ou moins convenu par ailleurs ultérieurement. Enfin, comme il le dit à peu près, si les gens sont assez naïfs pour se faire avoir, c’est bien fait pour eux.
Ensuite, une fois le premier fric légal encaissé, ça se termine hors livre en repenti qui retourne sa veste. Cet homme est en effet devenu fort riche en fondant une agence de lutte contre les fraudes, et il conseille à l’occasion le FBI. C’est sans doute ce que les américains appellent un happy end, mais qu’on pourrait être tenté de nommer autrement…
Mainstream Publishing, 2003
Voir le livre

( 25/03/14 )




Sommaire