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ryner

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De son vrai nom Jacques Élie Henri Ambroise Ner, né en Algérie en 1861 et mort à Paris en 1938, issu d'un milieu modeste et très religieux, il devient un écrivain d'inspiration anarchiste. Il prend le pseudonyme de Han Ryner en 1896, et mène un combat de journaliste individualiste, pacifiste et anticlérical.

Sa réflexion sur la connaissance débouche sur une visée éthique et politique. Le réel est toujours plus complexe que ce qu'on a la naïveté de croire, mais surtout  déborde toujours radicalement ce que nous sommes capables d'en penser. Ce que nous appelons vérité n'est jamais que le dernier résultat de nos efforts, ce qui n'est parfois pas négligeable. Mais gardons-nous tout de même d'en surestimer la portée, et sachons rester modeste dans l'appréciation de nos mérites en la matière.

Il n'y a de réalité que particulière, toute loi universelle est au mieux une approximation générale, au pire une simple vue de l'esprit. Principe à la fois épistémologique et éthique. Il n'y a donc pas de loi morale qui puisse valoir pour tous. Chaque personne a ses exigences internes  dont elle doit prendre conscience et qu'elle a à prendre en charge.

Influencé par le stoïcisme antique, et par son idée centrale que la sagesse consiste d'abord à prendre comme tel ce qui ne dépend pas de soi, il estime qu'il n'y a d'autres solutions que d'accepter avec indifférence les contraintes sociales, comme on est amené à le faire pour les phénomènes physiques.

La véritable tâche est celle de la libération intérieure. Agir pour soi, en écoutant ses propres exigences, et n'obéir  que si sa propre préservation le rend nécessaire. Il ne s'agit pas pour autant d'un mépris ou d'une indifférence à autrui, envers qui il est judicieux de pratiquer une "affectueuse réserve", tenant compte de la dose de vérité que chacun peut supporter.

Il y a éventuellement dans les écrits de Ryner un côté prophète lyrique un peu agaçant, mais il  faut savoir passer outre (comme on peut être amené à le faire avec bien d'autres, dans d'autres contextes) pour accéder à une pensée claire, fructueuse et surtout libératrice.


La loi ou la vie
" Le vrai subjectiviste ne se préoccupe pas de savoir si la maxime de son action peut devenir un principe de législation universelle; ou s'il se pose cette question, c'est subsidiairement. Le sage est exempt de toute manie législatrice. Il sait qu'on n'impose pas le bonheur. On peut seulement (et le succès est rare) essayer d'éclairer ses voisins ; les entraîner, non à écouter la parole morte et mortifère des ordres et des règles, mais à chercher en eux-mêmes, seule source de vie pour eux."
(La sagesse qui rit)

 

Il y a toujours un résidu
"Mais, puisque l'être est différent des éléments à quoi on le réduit, n'y aura-t-il pas toujours un résidu ? Même si la matière pouvait être épuisée par cette rigoureuse analyse, n'y aurait-il pas toujours dans la forme une nouveauté irréductible ?
Cette analyse complète et où l'on serait certain de n'avoir rien négligé est-elle toujours possible ? Est-elle possible dans un seul cas concret ? Je ne le crois pas. Comme mon esprit ne veut pas affirmer ou nier témérairement, mon esprit s'abstient d'affirmer et de nier.
Si je puis suspendre mon jugement, mes gestes, eux, sont forcés d'affirmer ou de nier. Quand je fais une recherche scientifique, je procède avec la même confiance que si le déterminisme était absolu, je m'acharne d'un zèle aussi âpre que si je concevais la possibilité d'une explication intégrale. Rares, les savants qui ne permettent pas à leurs attitudes de chercheurs et aux nécessités de leur action de peser sur leur esprit et de leur imposer une métaphysique. Rares, les positivistes assez prudents et largement intelligents pour ne pas se laisser entraîner à nier ce que la méthode leur fait négliger. Le raison a raison d'accepter le déterminisme comme hypothèse de travail. Il a tort de confondre une hypothèse de travail avec une explication complète et définitive."
(La sagesse qui rit)


L'individuel excède nécessairement toute définition
"L'individu présente, d'après les logiciens, des caractères en nombre infini, inépuisable, quiun s'opposent à toute définition de l'individu. Une formule générale ne s'applique à la rigueur à rien. Chaque fois que, pour la facilité de la parole ou de l'industrie, nous l'appliquons, sauvons notre esprit philosophique en nous souvenant qu'elle ne peut tout dire et que chaque objet concret la déborde.. Plus une explication est simple, plus elle réjouit certains de mes désirs intellectuels ; plus aussi elle s'écarte de la riche complexité de ce qui est."
(La sagesse qui rit)


 
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Vers de moindres mensonges
L’individu est un être complexe, indéfinissable. Or, seul l’individu possède quelque chose qui puisse être appelé sans trop de mensonge l’existence. Donc, comme le savaient déjà les philosophes cyniques, rien de réel, rien de concret n’est définissable.

Les nécessités de la pensée, de la parole, de la science, de l’action nous ploient à faire comme s’il y avait du définissable. Consentons en souriant à l’inévitable.

Mais n’oublions jamais longtemps que nulle parole ne saurait nous dire le fond d’un être, même mon propre fond et que nulle pensée, quelque bonne volonté et quelque sympathie qui l’animent, ne pénétrera le fond d’un autre. Nos plus belles, nos plus fortes, nos plus pénétrantes vérités se glorifient, modestement, d’êtres des mensonges moindres.

Plus je m’efforce de saisir le concret, plus mes formules deviennent complexes et hésitantes, plus je m’irrite de ne les pouvoir faire assez souples et mouvantes. Quand je prononce des mots absolus, je sais que je parle dans l’abstrait et que je parle du vide.
(Ce qu'est l'individu)



Un avenir nécessairement imprévisible.
"Nous savons tous que l'avenir sera fils de forces innombrables qui, même si elles étaient toutes définies et toutes purement mécaniques, rendraient, par leur nombre seul, impossible le problème de la composition de ces forces ; nous savons aussi que plusieurs de ces forces, parmi les plus considérables peut-être, nous restent ignorées ; et celles que nous croyons connaître, dans quelle mesure les connaissons-nous ? Ce ne sont pas, en effet des forces mécaniques ; ce sont des forces vivantes, avec tout le mystère et le caprice de la vie ;celle même que nous croyons connaître le plus profondément, nous ignorons leur durée, nous ignorons leur intensité, nous ignorons leur rythme.
Combien de fois on a pris pour des commencements de forces éternelles, pour des commencements de puissances durables, ce qui était la mode d'une heure ou d'une année. Combien de fois on a pris pour des mouvements qui devaient aller grandissant ce qui était un flux que bientôt suivait un reflux égal."
(Les artisans de l'avenir)

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La discrétion
Cette vertu, les stoïciens l'appelaient οίχονομία ; saint Augustin la nomme dispensatio. Le français n'a pour la désigner qu'un mot usé par les siècles et vidé de son riche contenu ancien : discrétion. Je lui redonne sa plénitude perdue et peut-être un peu plus : je lui fais signifier ce faisceau de clarté, de sourire et d'affectueuse réserve qui permet de voir quelle quantité de vérité chacun supportera et de ne jamais jeter sur les épaules des faibles une charge trop lourde. Ainsi entendue, la discrétion suppose un dernier et difficile détachement de soi-même ; elle suppose que notre orgueil et notre humilité sont purgés de toute vanité; que la constatation de notre impuissance presque absolue sur le dehors ne s'irritera plus en efforts grinçants.
(Le subjectivisme)