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Watzlawick

Paul Watzlawick

Paul Watzlawick

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Présentation rapide
Réflexions sur l'utilisation abusive de la notion de vérité (notes de lecture)
Conseils de lecture
La notion de "double bind"
La communication en cinq points
Quelques idées complémentaires
Le principe épistémologique de base

Paul Watzlawick (1921-2007), d'origine autrichienne, est théoricien de la théorie de la communication. Il a notamment fondé l'institut de recherche mentale de Palo Alto (Californie), qui va devenir une référence incontournable en matière de communication et de psychothérapie. L'idée centrale est qu'il n'y a pas d'individu malade en soi, mais inséré dans un système familial et social, d'où l'intérêt porté à la communication et à ses troubles. Contrairement à une idée courante (notamment en psychanalyse), l'origine des troubles est considérée comme un problème secondaire, car sa connaissance n'est pas nécessairement utile à leur résolution. Le but de la thérapie est plutôt de répérer les dysfonctionnements, essentiellement de communication, pour voir comment y remédier.

Watzlawick est auteur, seul ou en collaboration avec d'autres chercheurs, de nombreux livres et articles. Certains connurent un grand succès public, comme "Faites vous même votre malheur", parodie drôle et instructive à la fois des méthodes de gestion de soi.

Réflexions sur l'utilisation abusive de la notion de vérité

notes de lecture sur "Avec quoi construit-on des réalités idéologiques ?"
(extrait de "Les cheveux du baron de Münchhausen")

* Si le terme d'idéologie reçoit des définitions diverses, on peut du moins y retrouver deux constantes : une idéologie s'imagine, avec grande naïveté, pouvoir rendre compte de la totalité du monde par un système de pensée, et, partant de là, elle récuse toute autre explication.

* Une idéologie peut très largement délirer sur la réalité, elle n'en a pas moins en elle-même son existence réelle en tant qu'idéologie, et peut donc avoir des conséquences tout-à-fait réelles (et souvent globalement très néfastes).

* Il faut distinguer entre le contenu avoué du discours et la réalité de l'action. Les deux, malgré parfois quelques efforts rhétoriques dérisoires, n'ont généralement aucun rapport. Une religion se réclamant de l'amour ou une politique se réclamant de la liberté se révèlent couramment être d'odieux systèmes de haine et d'oppression.

* Il y a une fausse diversité des idéologies. On peut reconnaître à travers les plus diverses d'entre elles des stéréotypes assez constants. "Cependant, dans la pratique, un indéniable et terrible isomorphisme lie l'Inquisition, les camps de concentration, le Goulag et les actes terroristes." (187)

* Il y a toujours besoin d'un être suprême,à la fois omniprésent et inaccessible, petit père des peuples, principe transcendant, grand créateur imaginaire, ou quoique ce soit de soigneusement situé, par principe, hors de toute visée critique possible.

* La vérité est au-dessus de tout doute possible. Ceux qui osent néanmoins en douter prouvent simplent qu'ils sont des ennemis de la vérité. "Si quelqu'un veut douter de cette vérité, qu'il le fasse, mais nous ne permettrons jamais à personne d'essayer de contrôler nos réalités, ou de réfuter nos vérités." (Fidel Castro, cité par W.)

* L'idéologie peut être un anesthésiant efficace contre l'angoisse existentielle. "(...) qui sait pourquoi il vit peut supporter quasiment n'importe quoi."(Friedrich Nietzsche, cité par W.)

* Théoriser la misère du monde est souvent affaire de nantis. Les affamés et les malades ont généralement plus urgent à traiter. "Le ventre vide, on ne désespère jamais de l'univers." (George Orwell, cité par W.)

* Le zéro et l'infini : le goût du second mène régulièrement au premier. Le refus de la finitude (du fait que rien ne peut se présenter sous forme infinie) mène inévitablement au désastre. "Sire, le désir de perfection est une des pires maladies qui puissent affecter l'esprit humain. " (Discours du sénat à Napoléon, cité par W.)

* Malgré la bienveillance que rencontre souvent cette notion, toute utopie est porteuse de violence et de destruction de ce qui aurait l'audace de poser d'autres valeurs. "Si on étudie les utopies sociales classiques (...), on trouve une terrifiante tendance à revendiquer la violence comme moyen d'établir l'ordre. " (Wolfgang Kraus, cité par W.)

* Il est aussi vain de prétendre "je dis la vérité" que de dire "je mens". Si la seconde affirmation s'auto-détruit, la première ne repose sur rien d'autre qu'elle-même, donc sur rien. Notamment depuis Kurt Gödel et Karl Popper, on sait du moins une chose négative, c'est qu'aucun système ne peut rendre compte de sa propre validité.

* Que quelque chose soit vérifié ne prouve rien (quand on fait la danse de la pluie, il finit toujours par pleuvoir un jour ou l'autre...). Qu'une prévision soit falsifiée (ce qui veut dire qu'on tombe sur des cas où elle se révèle fausse), prouve qu'elle était fausse. Les auto-vérifications n'ont donc aucune valeur. En cas de difficulté, elles ont de plus tendance à se montrer très hypocrites en renvoyant la vérification sur du non vérifiable (Ex. : grâce à notre action, le monde sera meilleur demain. Mais nous ne serons jamais demain.)

* Les idéologies ont une inclinaison forte pour le millénarisme : souffrons pour préparer l'avenir. Mais l'avenir a un grand inconvénient, il n'est jamais présent. "Aucune génération ne doit être sacrifiée pour le bien de celles qui viennent, au nom d'un idéal de bonheur irréalisable." (Karl Popper, cité par W.)

* L'amour de l'humanité en général est souvent incompatible avec celui des gens en particulier.

* Pour un idéologue, comme pour un paranoïaque, il n'y a ni neutralité ni indifférence possible. Qui ne s'est pas déclaré pour est nécessairement contre.

* Qui pense détenir la vérité, a tendance d'abord à croire qu'elle finira par s'imposer d'elle-même. Comme ça a tout de même souvent tendance à tarder, il va finir par se résigner à l'y aider. Les noyaux de résistance commenceront à être qualifiés d'hérésies (le grec hairèsis renvoyant pourtant à l'origine à la notion de choix, donc d'autres choix possibles). Une fois constaté que l'hérétique ne se laisse pas facilement éclairer, on va devoir se résigner aux manières fortes. L'obliger par des moyens, de plus en plus brutaux à mesure qu'ils se révélent inefficaces, à reconnaître le vrai. Ne restera malheureusement plus, au bout du compte, que l'extermination. C'est qu'il faut beaucoup d'abnégation quand on se dévoue au bien et au vrai. "Ainsi, ceux qui connaissent la vérité et veulent le bien du peuple ne sont pas déçus de ne recevoir en retour que haine de la part de ceux qui devraient au contraire les aimer. Et c'est précisément le fait de vouloir le bien du peuple qui justifie tout. " (Hermann Lübbe, cité par W.)

* Quand la perfection prévue ne se réalise pas, c'est qu'il y a eu sabotage de la part d'un ennemi de la vérité, que l'on doit donc neutraliser, ou, mieux anéantir. Reste à découvrir qui, c'est-à-dire éventuellement à inventer qui. L'idéologie a impérativement besoin d'ennemis, car ils sont la seule explication possible de ses échecs.

* Le cas du brave soldat Chveïk. Il y a grande déception à prendre conscience, un jour ou l'autre, qu'existe ce cas de figure désespérant, mais fréquent, de ceux qui font semblant. On croyait avoir des alliés, et on prend conscience que ne sont que de sinistres hypocrites. Pour ces sortes de réfugiés de l'intérieur, on en vient à concevoir un délit, voire un crime, celui de "sournoiserie".

* L'idéal, rencontré dans les religions, les totalitarismes, ou autres paranoïas, serait que chacun abandonne son âme à la vérité. On arriverait à cet Eden, où ce ne serait plus à chaque individu de donner un sens à sa vie, mais à l'instance générale détentrice de la vérité. En attendant ce jour, alors qu'il suffirait tout simplement que les ennemis reconnaissent d'eux-mêmes leur erreur, ce qui serait à la fois plus sympathique et plus efficace, l'homme juste regrette (à vrai dire pas toujours) de devoir se résigner à utiliser la méthode forte. "C'est peut-être bien de commander avec des baïonnettes, mais c'est encore mieux de commander les coeurs !" (Goebbels, cité par W.)

* Le rôle ambigu de l'indignation. Le fanatique de l'ordre parfait doit d'abord démystifier, pour faire valoir la nécessité de s'en remettre à sa chapelle. Il doit montrer que la situation est inacceptable. Mais le fait d'être indigné ne valide pas plus son point de vue que ne la fait la colère. Et dans les deux cas, le  motif dangereux peut éventuellement en être le refus fanatique de toute imperfection. "Rien ne répugne davantage aux bienfaiteurs universels que de se limiter au possible et d'en accepter l'inévitable imperfection." (W.)

* L'appel frauduleux à la science. Dans la lignée d'une interprétation probablement abusive de Laplace, "une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces (...), rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux", une notion simplette de la science sert à appuyer n'importe quelle décision absurde. Cet abus s'appuie notamment sur une confusion volontaire sur les deux notions différentes que recouvre le terme de réalité. Ce qui permet en outre de classer d'obstiné, de sournois, ou de fou qui prétendrait récuser la prétendue scientificité.

Quelques oeuvres :

  • La réalité de la réalité : Confusion, désinformation, communication..., 1978.
  • Faites vous-mêmes votre malheur, 1983.
  • Comment réussir à échouer, 1986.
  • Les cheveux du Baron de Munchausen, 1988.

Doubles contraintes

Double bind

La maman exprime avec insistance le souhait que ce fils dont elle est si fière trouve compagne digne de lui. Elle veut sa future brue jolie, élégante, intelligente et cultivée. Le problème est qu'à chaque fois que le garçon en ramène une à la maison qui pourrait sembler correspondre au descriptif, sa mère la trouve gourde, ou pimbêche, ou ce qu'on voudra qui soit rhédibitoire. Bref,elle veut que son fils se marie, parce que c'est un accomplissement social indispensable, mais elle ne veut d'aucune belle fille. On appelle "double bind", ou "double contrainte", ce genre d'exigences contradictoires impossibles à satisfaire simultanément. Y être soumis est éventuellement très pathogène. Celui qui se débat dans cette situation a souvent un comportement incohérent à allure quelque peu névrotique. Mais, au départ, est-ce bien lui qui a quelque chose qui ne va pas, ou est-ce son entourage ? Il y a de nombreuses occurences, familiales ou sociales, de ce genre de double exigence incompatible et dévastatrice. Par exemple les injonctions du genre "Soyez spontanés!" ou "Soyez libres!", qui donnent l'ordre de ne pas obéir aux ordres. C'est la situation dans laquelle des familles mettent souvent leurs enfants, des hommes ou femmes leur conjoint, les états leurs citoyens , et parfois des entreprises leurs salariés. Si donc, ensuite, on entretient le rêve de vouloir soigner, il faut s'intéresser aux racines du problème, qui ne sont pas forcément individuelles.

La communication en cinq points.

1. On ne peut pas ne pas communiquer.
Quelque soit la manière dont on se comporte, même si c'est discrètement ou silencieusement, on donne aux autres quelque chose à voir, donc à interpréter. Par conséquent, volontairement ou non, on communique nécessairement. Le refus délibéré de communiquer (ex. : "faire la gueule") est encore de l'ordre de la communication, et relève de plus du "double bind" (voir plus haut).
2. Ce qu'on dit et la valeur qu'on lui attribue.
La communication ne se réduit pas à un contenu littéral, mais comporte en même temps une sorte de communication sur la communication, par la valeur qu'on prétend attribuer à ce contenu.
3. Ponctuer différemment donne des sens différents.
On obtient des sens différents suivant comment on découpe les séquences, par exemple sur qui est responsable de la suite. Ainsi, des conflits peuvent se construire en distribuant différemment ce qui est cause et ce qui est conséquence.
4. La communication ne se réduit pas à un simple échange de paroles.
Il est judicieux de distinguer deux niveaux, d'ailleurs entremêlés. La communication dite digitale repose sur la connaissance d'un code appris par les interlocuteurs, par exemple une langue. La communication dite analogique, plus floue, plus affective, mais aussi de compréhension plus universelle, ne nécessite pas le même genre d'apprentissage. Les deux niveaux peuvent être en conflit : on peut dire à quelqu'un qu'on l'aime, en manifestant en même temps des signes d'indifférence, ou pire.
5. Un échange peut se poser comme égalitaire ou hiérarchisé.
Quand la relation est symétrique, les participant se pensent égaux (ce qui peut comporter une part d'illusion), et tendent à minimiser les oppositions. Mais elle

peut aussi assumer une différence, avec position haute et position basse,
potentiellement génératrices de conflits.



Quelques idées complémentaires
* Il y a deux directions,liées entre elles, dans le travail de Watzlawick : un effort de recherche théorique, au service d'une volonté d'efficacité thérapeutique.Il maintient toujours l'exigence d'une grande lisibilité, l'utilisation d'un langage compréhensible étant, contrairement à certaines traditions, le gage du sérieux de l'effort de réflexion. En cohérence avec ce souci, le propos s'appuie le plus souvent sur des exemples suggestifs, tirés des divers domaines de la connaissance.
* Il n'y pas de compréhension possible hors contexte. Point commun entre les populations de renards et celles de lapins : leur nombre varie de manière cyclique. En étudiant l'un ou l'autre cas séparément, on ne parvient pas à en voir les raisons. C'est que les deux phénomènes sont corrélatifs. Quand les renards mangent trop de lapins, le nombre de ceux-ci diminue, et les renards n'ont plus assez à manger, donc leur nombre diminue aussi. A partir de là, il y a moins de lapins qui se font manger, donc leur nombre va réaugmenter, donc les renards vont de nouveau pouvoir prospérer. Les conditions d'un nouveau cycle sont alors remplies.
* Watzlawick partage la théorie de l'asymétrie cérébrale, qui semble corroborée par de nombreuses observations. Les deux hémisphères du cerveau n'ont pas tout à fait la même fonction. Le côté gauche est plus orienté vers la rationalisation, le côté droit plus orienté vers la réaction émotionnelle. Il n'est pas ici question de dévaloriser l'un des deux aspects, une insuffisance de l'un ou l'autre pouvant créer problème.
* Importance de la rétroaction. Ce qu'on dit à quelqu'un n'est pas la simple expression de ce qu'on pense de par soi-même (pour peu qu'une telle chose existe). C'est toujours une adaptation par rapport à ce que l'autre pense, ou, plus exactement et de manière plus complexe, par rapport à ce qu'on pense que l'autre pense. Et l'affaire est réciproque. Les notions simples de sincérité ou d'authenticité sont donc assez naïves. D'où l'importance d'un travail sur les notions d'échange et de communication.
* II n'y a pas nécessairement besoin de connaître les causes ou les origines d'un problème pour le régler (on peut réparer un objet cassé sans savoir ni où ni quand ni comment il a été cassé). Il es plus judicieux de s'intéresser à la nature du dysfonctionnement.
* La réalité de la réalité. La notion de réalité est ambiguë, son usage souvent très dangereux. Il faut distinguer un premier ordre, les simples données des cinq sens, qui peuvent poser éventuellement difficultés, mais restent plus contrôlables, et un ordre second. Ce dernier ne nous est pas immédiatement donné, il résulte du travail que nous effectuons pour construire une signification à partir des données. Croire qu'il n'y a pour celà qu'une manière de s'y prendre (la mienne, évidemment) est source essentielle d'illusions et de conflits.
* Guérir ou de manière plus générale régler un problème, c'est changer. Le changement est chose difficile et pose de nombreux problèmes. Il faut encore déterminer quoi, pourquoi et comment changer. La simple apologie du changement en soi est souvent mensongère. S'il s'agit simplement de changer pour en faire plus, mais de la même manière, méthode courante tant individuellement que politiquement, on risque simplement d'augmenter les risques d'échec. Le changement réel demande un grand effort théorique et pratique.

" (...) il ne faut pas seulement mettre en doute la prétendue importance du lien de causalité entre certains éléments du passé (pathogenèse) et d'autres du présent (symptomatologie), mais surtout le postulat selon lequel l'intelligence préalable de ce lien est une condition sine qua non de tout changement."
(Les cheveux du baron de Münchhausen).

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