Nouvelles et essais, par Julius Nicoladec

Des trois Nièvre et au-delà, chronique artistique

Des laques, juin 2020

Un laque, une laque ? Jadis, on utilisait les termes de laqué ou de laquais pour désigner l’objet laqué. Aujourd’hui, s’il est devenu coutumier d’utiliser le féminin dans tous les cas, l’usage strict veut que l’on parle d’un laque pour désigner l’objet, le féminin étant réservé à la matière et à la technique. La laque est une technique dont on retrouve traces en Asie centrale des millénaires avant notre ère. De son berceau chinois, elle se répand au fil du temps d’Inde en Extrême Orient. L’Occident commence à se l’approprier à partir du XVIème siècle. Elle s’inscrit de nos jours dans l’actualité artistique, qu’il s’agisse de restauration, d’artisanat d’art ou de pure création artistique. L’art occidental de la laque s’est progressivement émancipé du style oriental d’origine, notamment à partir de la période « Art déco ». Au début des années trente, s’ouvre à l’école des arts appliqués de Paris, un cursus consacré aux laques. De nos jours, l’art de la laque opère l’union d’une technique ancestrale à une inspiration contemporaine. Cette technique de création peut s’exercer sur des supports très variés. Du panneau traditionnel à mettre au mur, à toutes sortes de mobiliers, tables, paravents, boites, objets de luxe, bijoux, créations artistiques enfin émancipées de tout souci utilitaire. L’art de la laque devient point de convergence de techniques artistiques diverses : peinture, vernissage, gravure, dorure. Il s’agit d’un long travail d’habileté et de patience, consistant à déposer successivement un grand nombre de couches de laque, jusqu’à plusieurs dizaines, en prenant soin de les poncer minutieusement, une par une, après séchage. Ce ponçage est aussi destiné à révéler des parties des couches inférieures. Il s’agit donc d’une technique qui consiste tant à ajouter qu’à retrancher. La sédimentation d’une durée longue, à travers cette alternance d’ajouts et de retraits, en est une composante essentielle. Les vernis peuvent être d’origine très diverses, sécrétion d’insectes, graines broyées, sève de genévrier, de sumac, mais aussi produits synthétiques modernes issus de l’industrie du meuble ou de l’automobile. On peut jouer de leur transparence, comme on peut les rendre opaques. De nombreux matériaux peuvent être incrustés, de la coquille d’œuf à la feuille d’or ou d’argent, de la nacre à l’ivoire. Laques végétales, laques synthétiques offrent aux artistes la richesse d’une grande variété d’effets de matière et de leur contraste. Du mat au brillant, de l’opacité aux reflets, alternances et contrastes, la matière offre la panoplie très diverse de ses effets. L’œuvre peut en outre mettre en relation techniques et matériaux divers, pierre, métal, bois, jouant de leurs oppositions, mais aussi de leurs résonnances.

Les laques d’entre Nièvre(s)

Dans cette zone où la Nièvre en est encore à trois cours distincts, avant de se rejoindre dans l’unique Nièvre qui se jettera dans la Loire à Nevers, dans ce coin de Bourgogne qu’on a naguère baptisé « d’entre Nièvres et forêts » (muni de marques de pluriel non orthodoxes, mais volontaires), la laque est à l’honneur. À Prémery, dans le cadre de l’atelier d’Essie (atelier polyvalent de pratiques artistiques), existe un atelier hebdomadaire de Laques, animé par une artiste reconnue, Lièn. Cet atelier accueille aussi bien amateurs débutants qu’artistes confirmés. Suite à ce travail de création, des expositions sont régulièrement organisées à Prémery, à La Charité sur-Loire et en d’autres lieux. Une exposition récente (février-mars 2020) a permis de révéler l’immense variété d’inspiration que suscite cette technique multiple. De par la richesse et la diversité de ses supports, de ses matériaux et de ses procédés, la laque n’impose pas de contrainte de style. Du figuratif d’inspiration animalière à l’abstraction exprimant sans emphase l’intensité d’une intériorité tourmentée, de la simple fleur exhibant avec feinte naïveté sa fausse innocence, au fantasme aux allures de paysage qui n’existera jamais, quels que soient l’intention et la sensibilité, tout va pouvoir se manifester. Lors de cette exposition, fut spécialement remarquée une œuvre déjà dans l’abstraction, tout en restant encore quelque peu figurative, « reproduction » en laque sur panneau d’un enregistrement thermo photographique des émanations de chaleur provenant de deux têtes humaines en échange amoureux. Saisissant, troublant, confondant… À Prémery également, on peut admirer, dans la salle du conseil municipal, le triptyque réalisé par Hélène Leroy-Coquard en mémoire de l’ancienne usine Lambiotte. Les œuvres de Lièn sont visibles dans son atelier des « Ponts des Abattoirs ».

Quelques liens pour en (sa)voir plus

Sans prétention exhaustive, bien d’autres artistes ici absents méritant mention, pour voir autant que pour savoir :
● Une association d’artistes laqueurs, « LAC » (Laqueurs associés pour la création) présente sur son site quelques œuvres de ses membres.
● Le triptyque Lambiotte, par Hélène Leroy-Coquard, dans la salle du conseil municipal de Prémery. ● Michelle Tarisse, peintre et laqueuse prémerycoise.
● Et aussi, près de Dijon, à Villey sur Tille, Bruno Chomel.


La revue Florilège

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