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Des choses diverses

       Mesdames, Messieurs, chers confrères, cher Maître, mes disciples affectionnés, et vous également, Mademoiselle aux cheveux d’or, je voudrais vous entretenir aujourd’hui de la nature diversifiée des choses, ou de ce que nous dénommons usuellement tel. Je voudrais notamment dans cette modeste ébauche, et avec toute l’humilité séant par devant ce prestigieux auditoire auquel il m’est ce jour donné l’honneur de pouvoir m’adresser, entre autres points remarquables, attirer votre attention sur cette difficile question, sujette à bien des querelles d’écoles, qui consiste à avoir à décider des choses qui existent qu’elles existent et de celles qui n’existent pas qu’elles n’existent pas. Quand je vous dis " décider", il me semble nécessaire de vous préciser d’abord l’acception selon laquelle je l’entends ici, et lever l’ambiguïté qui pourrait subsister, si vous le compreniez dans le sens que l’on attribue trop souvent sans critique à cette célèbre citation tronquée du philosophe grec Protagoras, dans laquelle il affirme que de toutes choses, l’homme est la mesure. Il s’agira de décider, dans le sens premier de porter un jugement, d’adopter une conclusion, et non pas au sens courant de prendre la décision de. Et si nous parvenons suffisamment à dégager les articulations fondamentales de ce problème, nous tenterons alors d’esquisser une approche de ces cas équivoques que constituent ces sortes de choses intermédiaires, peut-être d’ailleurs les plus nombreuses, qui, tel que nous  en appréhendons usuellement le sens, peuvent être considérées comme existantes sous un certain rapport, et néanmoins non existantes sous un autre rapport.

            Pour tenter d’ébaucher avec suffisamment de prudence pédagogique la délicate approche de ce problème difficile, je me permettrai, à titre propédeutique, de vous soumettre le cas, encore relativement simple, quoique déjà non dénué d’une certaine ambiguïté, d’un certain peigne, dont vous trouverez l’analyse plus détaillée, dans le compte-rendu de la communication qu’il m’a été donné d’avoir l’honneur de tenir le mois dernier auprès de la docte assemblée restreinte de mes collègues associés, sous le titre "Le cas du peigne " dK ", une approche distanciée de notre rapport acritique au monde des objets" , que vous trouverez dans la troisième livraison de notre revue pour l’année scolaire écoulée. Rappelons d’abord les données factuelles de ce cas. Lors d’une vente aux enchères, on dispersa naguère, au grand dam de ses descendants légitimes, des objets divers ayant appartenu à feu John Fitzerald Kennedy, président en son temps des états unis d’Amérique, et grande figure mythique du milieu du vingtième siècle. Le brouillon froissé sur lequel il avait tracé les premiers mots de son fameux discours inaugural, sur le thème aide l’état avant d’attendre qu’il ne t’aide, sa serviette en croco, un des ses yachts présidentiels, et bien d’autres choses encore. N’ayant pu obtenir, suite aux polémiques qui s’ensuivirent, communication du catalogue de cette vente contestée, nous n’avons pu savoir de manière certaine s’il y avait également quelques uns de ses mouchoirs en papier du jour où il eût par procuration quelques déboires dans la baie des cochons, ou encore d’autres accessoires divers dont il avait pu être amené à faire usage, au vu des ses pratiques connues. Il ne nous appartient pas ici de nous pencher sur les motifs qui peuvent pousser à organiser ce que d’aucuns qualifièrent de mascarade. Il nous suffit de considérer que mettre en vente de telles collections d’objets, dont le caractère hétéroclite dégage d’ailleurs une certaine poésie d’un goût un peu suranné et néanmoins légèrement teinté de surréalisme, vendre des morceaux de tour Eiffel ou des parts de lune, trouvent néanmoins une certaine justification qu’un commentateur populaire avait résumé à l’époque de cette formule approximative, mais non dénuée d’une certaine pertinence, et qui connut alors un certain succès, je cite : Tant qu’il y aura des gogos, il y aura des bénéfices à prendre, et la sottise consentante des acquéreurs vaudra disculpation des vendeurs. Mais là n’est pas aujourd’hui notre problème. Dans la collection des saintes reliques, il y avait un peigne. " Le " peigne, car pour être mieux vendu, les vendeurs avaient, avec justesse, estimé qu’il était psychologiquement plus astucieux d’en faire " Le " peigne de Kennedy, que de se contenter de le présenter comme l’un des multiples, et conséquemment banals, peignes dont il a probablement du faire usage, au cours de sa carrière incomplète, mais féconde, de président et de séducteur.

           La valeur marchande usuelle de la chose, d’un genre assez banal tel qu’on en trouve encore couramment de nos jours, ne devait probablement pas dépasser une modeste fraction de dollars. Le montant de l’enchère atteignit cependant plus d’un millier de dollars. C’est beaucoup pour un objet assez standard, en soi sans prestige propre, et dont on trouvera sans doute assez facilement à peu près le même modèle, mais en neuf, dans des bazars de quartier ou des supermarchés de périphérie. Certes, direz-vous, mais la comparaison manque de pertinence, car celui-là était celui du défunt président, ce que ne pourrait prétendre être celui du susdit bazar, sous peine de délit de publicité mensongère. Dont acte, mes chers collègues. Si nous situons bien la différence, l’effet multiplicateur de plusieurs milliers réside donc dans la différence qu’il y a, sans tergiverser plus avant sur le sens du "le ", entre " un peigne " et " un peigne de Kennedy ". Le coefficient multiplicateur réside donc dans le "de Kennedy ". Il faut alors s’interroger sur le sens et la nature de cet attribut. Et notamment, sur ce que peut bien être la réalité effective de ce "de Kennedy ". Non que nous suggérions qu’il puisse en être des peignes des présidents, comme il en est des ossements de certains saints chrétiens, dont on pourrait plusieurs fois reconstituer le squelette à partir des reliques éparses dans le monde. Admettons que le peigne en question ait bien été authentifié comme l’un des objets que le président a effectivement glissé dans ses cheveux à différentes occasions.

            Mais qu’en est-il alors de cette qualité là, et de sa capacité à générer un bon millier de dollars ? C’est une question sociologique, économique, et également physique et métaphysique à la fois. Notre questionnement portera d’abord sur le fait de savoir si, pour exporter des concepts éthologiques traditionnels, il fallait la considérer comme une propriété intrinsèque de l’objet, innée ou acquise ? Innée, évidemment non, un peigne standard ne sort pas de l’usine en tant que peigne du président. Quant à l’acquis, à quelle propriété effective de l’objet, empiriquement vérifiable, renverrait-il ? Sur le simple rapport de propriété que semble à première vue signifier le "de ", il faut d’abord se remémorer ce constat de base : Que le peigne en question ait été celui d’un président, d’un modeste lampiste basique, ou encore même, funeste destin, le peigne de strictement personne, cela ne change aucunement qu’il n’était que ce qu’il était en lui-même, que donc sa réalité objective s’arrête en deçà du " de ". Autrement dit, que celui qui se rend acquéreur du peigne du vénéré grand homme, n’acquiert strictement rien de plus que celui qui achète le même modèle au super bazar ou ailleurs. Si maintenant vous vous accrochez au prétendu fait que celui-ci avait néanmoins été propriété du président, ce que celui-là n’avait pas été, gardez alors attentivement en l’esprit que cette distinction là ne réside pas dans l’objet même, qui ne possède aucune caractéristique intrinsèque qui soit "de Kennedy ", mais totalement et uniquement dans l’esprit et la mémoire des hommes, seulement de certains hommes d’ailleurs. La propriété générant l’importante plus-value n’est donc pas sise en l’objet même, mais dans divers esprits l’appréhendant. Et l’acquéreur ne repart pas chez lui avec les esprits en question, mais seulement avec son peigne, vide de toute appartenance. Avouons toutefois qu’on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine admiration, ne serait-ce qu’esthétique, pour ces hommes qui parviennent, de sang-froid, à vendre très cher à quelqu’un un peigne, en lui faisant croire uniquement que c’est un peigne. Certains voudront à toutes fins se raccrocher à l’espoir vain qu’il resterait bien tout de même un petit quelque chose dans l’objet qui porterait la marque de son illustre possesseur. Mais qu’espèrent-ils alors ? Qu’un tic gestuel précis de son maître ait fait, par une usure systématique, que les dents du peigne s’en soient trouvées marquées d’une manière spécifiquement kénédienne ? Qu’une analyse chimique, ou biologique, puisse trouver trace au fin fond de l’entre-deux dents de l’objet d’un reste somatique de feu le grand homme ? Bien que la chose ne soit après tout pas totalement exclue, on peut supposer d’une part que ce cher John était suffisamment propre pour nettoyer ou faire nettoyer ses peignes, et qu’on y trouverait plutôt à la rigueur, quelque reste détersif de l’époque, d’autre part que les acquéreurs de la chose ne visaient pas par cet achat là à posséder quelque cellule présidentielle résiduelle, ce qui relèverait d’une forme atténuée de violation de sépulture.

            Alors que peut-il bien rester de réalité dans ce "de Kennedy " ? Qu’il ait effectivement appartenu à cet homme ? Mais cette propriété là, nous l’avons vu, n’est aucunement située dans l’objet même, elle est à la rigueur dans la mémoire des hommes qui le considèrent. Il faudrait d’ailleurs savoir desquels, car si c’est dans celle des vendeurs, la prudence, pour ne pas dire la méfiance, la plus minimale porterait à supposer qu’ils doivent probablement avoir le souvenir large et accueillant en la matière. Mais de toutes façons, qu’ils aient été un peu avides comme il est probable, ou scrupuleux, que la dite propriété soit ou non sérieusement attestée, il reste que l’attribut porteur de la plus value ne renvoie pas à une partie de l’objet ou à une de ses propriétés, mais à la parole d’hommes formulant des souvenirs éventuels, probablement dans le détail assez divers et légèrement incompatibles entre eux, qu’ils synthétisent sous la forme de ce qu’on appelle grammaticalement un complément de nom. Si l’on résume, le bon millier de dollars en plus de la valeur vénale trouve son fondement dans un complément de nom, regroupant elliptiquement des souvenirs variés ou supposés tels. Ce qui, vous en conviendrez, fait cher pour une catégorie grammaticale certes diversifiée dans ses significations précises, mais néanmoins assez banale. Il n’y a donc rien dans ce peigne qui soit désignée par la précision " dK ". Qu’on nous comprenne bien : ce complément de nom désigne effectivement ce qu’on pourrait appeler d’une manière ambiguë " quelque chose ", cependant ce quelque chose n’est pas à proprement parler une chose, ni même une des parties d’une chose ou une de ses propriétés, mais une simple idée, uniquement existante dans la pensée des hommes pour qui seuls ce peigne peut être " dK ". A quoi bon, m’objecterez-vous, se donner tant de mal, pour tenter de distinguer dans ce que nous appelons un peigne, ce qui fait effectivement partie de l’objet, et ce qui fait seulement partie de l’appréhension que nous en avons, dans ses débordements par rapport au strict donné ?

            Nous n’ignorons pas, Mesdames, Messieurs, que les représentants accrédités des tendances sociologistes qui prédominent de nos jours, objecteront qu’il est maintenant reconnu de tous que tout objet par nous appréhendé, déborde de toutes parts de connotations humaines, qui ne renvoient pas à la stricte réalité matérielle, pour ne pas dire physico-chimique, de l’objet, mais au sens plein, multiple et ouvert, qu’il possède dans l’expérience que nous en avons. Certes, chers collègues, et vous, mademoiselle aux yeux d’airain, certes. Mais voyons donc s’il ne serait pas néanmoins nécessaire de différencier en l’objet ce qui lui confère sa réalité même, oserais-je dire objective, et ce que nous y mettons d’humain, et qui apparaîtra et disparaîtra avec nous, et non avec l’objet ? Car de toutes façons, à quiconque qu’il ait pu appartenir, un peigne n’est peigne que pour des consciences humaines, néanmoins munies de têtes chevelues, et n’est en lui-même hors des consciences qu’un morceau de corne ou de plastique, ou autre matière, régulièrement dentelé. L’objet même, stricto sensu, n’est qu’un morceau de matière, approximativement et provisoirement légèrement détaché du reste du monde. Aussi bien, nous objectera-t-on, la chose qu’est effectivement pour nous un peigne n’existe dans l’objet matériel, que muni de sa fonctionnalité, qui n’est elle cependant que dans l’esprit des hommes, et donc que, de Kennedy ou non, les objets ont une surface conceptuelle qui déborde largement leur simple présence muette. Il est alors deux questions que nous voudrions pouvoir poser. Premièrement, sont-ce les objets mêmes qui débordent en quoi que ce soit de leur présence factuelle, ou n’est-ce pas plutôt la représentation que nous nous en faisons ? Deuxièmement, n’y a-t-il pas des niveaux en plus ou en moins dans la consistance de l’appréhension humaine, faisant par exemple qu’il serait judicieux de distinguer entre une propriété n’appartenant pas à l’objet, mais néanmoins repérable de manière quasi immédiate par un grand nombre de membres d’une certaine communauté culturelle plus ou moins vaste, comme le fait de reconnaître qu’il s’agit d’un peigne, et une propriété plus sujette à interrogation et moins présente, en ce qu’elle ne renvoie pas à la simple fonctionnalité communément admise, comme son hypothétique appartenance passée à tel homme ? Le peigne sera identifié comme peigne sur la base d’une expérience culturelle commune immédiate, alors qu’il ne pourra être dit dK que sur la foi de certaines paroles humaines limitées : il existe donc des degrés divers dans la manière qu’a l’esprit de mettre dans les choses plus de choses qu’il n’y en a objectivement.

    Devant ces nuances nécessaires à entretenir devant la variété des degrés de remplissage psychologique des choses, d’aucuns demanderont à quoi bon distinguer alors ce qui est réel de la visée que nous en avons. D’autant que, par de fort beaux tours d’illusionnistes, des esprits parmi les plus émérites, dans les domaines de la philosophie, de la religion, et autres domaines annexes, nous contesteront la possibilité même de pouvoir entreprendre une telle distinction, voire prétendront en réfuter le fondement même. Emettons alors, en première approximation, le souhait que nous puissions, pour reprendre les termes classiques de la célèbre distinction stoïcienne, reconnaître ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. Oserions nous insinuer que ceux qui prétendent nous empêcher de clarifier cette distinction, ont souvent comme ultime motivation, dans leur tentative de maintien de la confusion, de préserver leur prétention, plus ou moins réelle, plus ou moins fantasmée, que tout cela ne continue à dépendre que d’eux ? Le refus de vouloir tenter de reconnaître ce qu’il peut y avoir de réel et ce qu’il peut y avoir d’imaginaire dans une chose, risque fort, en dernière analyse, de renvoyer à un enjeu de pouvoir, ce qui éclaire de manière plus limpide la hargne véhémente que ne manquent pas de soulever les tentatives analogues à la notre présente.

            Abandonnons donc pour ce jour, mes nobles condisciples, ainsi toujours que vous, mon estimable et cependant troublante demoiselle, si vous le voulez bien, la coiffure et le commerce de l’imaginaire hypostasié. Penchons-nous sur cet autre cas de figure riche d’enseignements, que nous dénommerons l’objet mixte, partiellement réel, partiellement imaginaire, sous la forme par exemple de l’objet sur lequel se concrétisent les phobies. La phobie, dans sa grande diversité de formes, peut être un comportement névrotique extrêmement préjudiciable. Nous nous limiterons ici à cette forme atténuée, se caractérisant par de petits comportements, plus ou moins spectaculaires, mais malgré tout bénins, qu’on peut néanmoins ranger sous la catégorie des phobies animales, ou zoophobies. La personne qui s’agite frénétiquement, perchée sur sa chaise, à la vue d’une souris, a ce que nous pourrions qualifier de réaction fortement disproportionnée à l’agression supposée dont elle se croit victime. La souris en question est d’abord souvent une jeune enfant, les souris ayant cette déplorable et un tantinet abominable manie, qu’au grand jamais des hommes n’oseraient pratiquer, d’envoyer les plus jeunes au front. Ensuite, quelque soit leur âge, et sans tomber dans les excès contemporains du goût esthétique, on peut estimer que ce sont généralement de très mignons petits animaux, avec une jolie frimousse à faire craquer une âme un tant soit peu sensible aux beautés corporelles. Enfin, elles semblent manifester une certaine forme de ce qu’on oserait appeler intelligence, qui, combinée avec un certain caractère affectueux, en font des partenaires de ce bas monde autrement agréables que certains humains du type standard. Et bien, peut-être en avez-vous eu l’expérience, mais ces divers arguments, assez incontestables, ne sont à peu près d’aucun poids, même clairement et pédagogiquement énoncés à la personne en chaire. Il est alors manifeste qu'il n'y a pas de rapport que nous qualifierons de directement objectif entre les gesticulations hystériques et l’objet qui est censé en être la cause. La phobie est bien réelle, et souvent profondément ancrée, la souris aussi est bien réelle. Mais la liaison qui peut exister entre l’une et l’autre n’existe nulle part ailleurs que dans l’esprit de la personne phobique, si ce n’est évidemment en l’esprit de l’observateur qui en perce le secret. Ce qu’elle appréhende donc en tant que souris, ce qu’elle nomme de ce nom, est et n’est pas réellement une souris. Ca l’est réellement pour elle, ça ne l’est que partiellement du côté souris effective. Pour ne pas avoir à heurter la sensibilité de certains de nos jeunes auditeurs, mes collègues, mademoiselle aux lèvres purpurines, je me contenterai de vous indiquer sommairement que ce qui semble inquiéter dans cette sorte de petite bête furtive, c’est sa capacité, d’ailleurs bien réelle, de s’introduire dans d’étroits orifices. Pour plus ample informé, je vous convierai à vous reporter par exemple au supplice du rat, dont vous trouverez l’exposé dans le cas de " l’homme aux rats ", exposé par Freud dans ses cinq psychanalyses. Ainsi donc, la souris du phobique, si elle existe bien réellement, y compris dans ses capacités redoutées, n’en a pas moins un mode d’existence largement imaginaire telle qu’elle existe dans ses fantasmes. Je pourrais bien sûr vous multiplier les exemples, et vous inviter à vous interroger sur la consistance matérielle de la chose crainte, quand, vous réveillant au milieu de la nuit et découvrant une jolie araignée velue au coin de votre bouche entrouverte, vous laissez libre cours à une jolie pointe d’angoisse arachnophobe ? A travers ces exemples, volontairement choisis dans leur caractère frappant, pour mieux illustrer la nature du problème, je voudrais attirer votre attention sur ce procédé fondamental, et néanmoins systématiquement occulté, de confusion quasi naturelle, qui nous rend si difficile la reconnaissance de ce qui dans notre appréhension de la chose n’appartient qu’à nous, et n’a aucun répondant réel dans l’objet, et ce à quoi on peut trouver en l’objet une forme ou une autre de référent. Nos choses ont toujours au moins un petit quelque chose d’imaginaire, et souvent un grand quelque chose, et il ne nous est pas facile de le discerner.

            Si maintenant nous tentons de pousser plus loin notre investigation sur la part subjective, mais ne correspondant néanmoins à rien d’existant dans l’objet tel qu’en lui-même, de notre visée, nous reconnaîtrons qu’elle peut atteindre des proportions autrement inquiétantes que dans les cas banals de zoophobies, ou autres débordements légèrement névropathes, mais néanmoins plutôt inoffensifs, de la surface idéelle de l’objet sur son volume propre effectif. L’amateur de fantômes, par exemple, contrairement à ce que s’imaginent parfois dans leur belle intransigeance sceptique certains de nos libres mais néanmoins insuffisamment empiriques penseurs, a souvent effectivement vu quelque chose, peut être certes parfois relevant surtout de l’ordre des phosphènes, mais peut-être aussi quelque chose qui soit indubitablement d’origine externe, comme une ombre, un courant d’air, un reflet, voire même une silhouette. De la même manière que dans le rêve, un matériau sensoriel éventuellement anodin, mais qui est quand même, peut-être pour cette raison, parvenu de l’extérieur à franchir les barrières psychologiques et physiologiques mises en place par le sommeil protecteur, est remis en forme, et ne devient signifiant, qu’à travers les préoccupations purement internes du rêveur, de la même manière, la vie diurne laisse place à des constitutions d’objets dont la plus grande part est certes fantasmée, mais qui n’en ont pas moins pour substrat des éléments du réel. Ainsi existent des degrés divers de consistance ou d’inconsistance objective des choses que nous croyons identifier. Cependant ce qui confère la consistance est rarement, comme il pourrait l’être dans une démarche spécifiquement scientifique, une convergence d’indices matériels éventuellement vérifiables et coordonnés à travers une démarche rationnelle, mais, de manière à la fois plus forte et plus douteuse, par la prégnance des schémas internes. On croit à la réalité de la chose, parce qu’on croit à la réalité de la croyance qui permet de la constituer telle. Ce qu’on pourrait résumer plus sobrement par : on croit parce qu’on croit. Et dans ces conditions, l’existence de l’objet devient indiscutable. Il est donc toujours un peu vain de prétendre contester l’existence des fantômes, car pour ce que leurs adeptes appellent exister, ils existent bel et bien. Quant à l’espèce en voie de raréfaction des puristes de l’existant et du non existant, pour laquelle nous revendiquons, vous et moi, chers confrères, si ce n’est notre appartenance, du moins un étroit lien de parenté, ils ont fort à faire pour ne pas passer pour des illuminés dans l’exercice de leur juste prétention.

            Toutefois, les amateurs de fantômes, pour exaspérant qu’ils puissent parfois nous paraître, ne sont, pas plus que les acquéreurs de peignes mythiquement surinvestis, de dangereux ennemis qui mériteraient que l’on menât contre eux une croisade libératrice. D’autant que certains peuvent avoir en la matière l’hypostasie amphibologique, délirant par exemple joyeusement et sincèrement dans leur constitution d’objet largement fantomatique, tout en ayant une très réaliste appréciation du bénéfice matériel, ou du gain en célébrité qu’ils peuvent en espérer tirer. Mais dans ce que nous nous permettrons d’appeler la camelote du bazar des choses frelatées, c’est-à-dire dont l’existence comporte une forte composante imaginaire, il en est qui sont parvenues à se tailler des prestiges bien au dessus de leur consistance manifeste. Un visionnaire de fantômes, dans nos milieux culturels, par exemple, ne fait pas très sérieux dans l’échelle des valeurs ainsi constituées, tandis qu’un exorciste officiel, homme d’église dûment accrédité par les autorités compétentes en la matière, fait plus chic, plus intellectuel, plus profond, et en plus, se situe de manière reconnue du bon côté dans l’éternelle lutte du bien contre les forces du mal, et vous et moi, chers amis et confrères, n’hésiterions pas à l’asseoir autour de notre table. Pour vous dire que l’estime d’une part, la dangerosité d’autre part, de ces genres de constitutions d’objets, n’est pas nécessairement en rapport direct avec l’intensité de leur degré hallucinatoire.

            Prenons donc un exemple qui connaît, après quelques vicissitudes, un regain d’actualité, celui de cette chose assez mystérieuse pour des gens qui ont l’habitude d’accommoder leur vision à l’exacte distance de la chose à voir, et qu’on appelle humanité. Il n’est pas aisé de parler d’une telle chose, car, dans un régime républicain, reposant notamment sur le respect de la liberté d’expression de chacun, la loi interdit paradoxalement que puissent être remises en cause certaines notions, dont celle notamment de crime contre l’humanité. Passons sur cette idée légèrement plus complexe qu’il y paraît, qui fait que seule un être humain est susceptible de commettre ce qu’on appelle juridiquement un crime, et que tout être humain relevant par principe de la dite humanité, la prétention de l’existence d’exceptions en la matière relevant précisément dudit crime, seule donc l’humanité est susceptible de commettre un crime. Les dits crimes contre l’humanité sont donc partie, pour le moins regrettable certes, mais néanmoins intégrante de la dite humanité, ce qui pose un problème logique que nous nous garderons de développer ici. Il va de soi qu’il ne s’agît pas de notre part, mes chers confrères, et vous, mademoiselle au regard culpabilisateur, d’une tentative d’innocenter des hommes coupables de tels crimes, mais tout au contraire, de prétendre qu’ils sont le cas échéant coupables d’autre chose autrement plus grave que d’avoir porté atteinte à une hypothétique notion visant une collection abstraite et indéterminée, qu’ils sont responsables de crimes sur des hommes réels particuliers, en chair et en os. Ce qui nous inquiète ici au sujet de cette notion est simplement : quelle sorte de chose peut donc bien être ce qu’on désigne d’un tel nom ? N’allez pas croire, mes chers confrères, que la question soit nouvelle. Elle avait notamment déjà été posée avec précision et vigueur au quatorzième siècle, quand un franciscain excommunié, connu sous le nom de Guillaume d’Ockham, notait que l’humanité, ou la chevalité, ou tout autre mot renvoyant à une notion dite universelle, n’était qu’un signe renvoyant à l’idée d’une collection d’objets particuliers, la réalité étant du côté des objets particuliers, le mot désignant la collection ne désignant que quelque chose existant uniquement dans l’esprit de celui qui par son appréhension constitue les objets réels en cette collection pensée. Il y a des hommes réels, il n’y a d’humanité que dans la tête des hommes qui prétendent en totaliser le nombre indéterminé en un ensemble conceptuel, avec généralement en prime la prétention propre à ces formes d’hypostasie à leur conférer un statut de transcendance divine sous couvert d’universalité. Il n’y a pas d’humanité réelle, encore moins d’essence d’une telle chose, puisque la dite collection regroupe aussi bien les victimes que leurs bourreaux, et ce sont des hommes particuliers qu’on torture et qu’on assassine, non un concept universel.

            Il y a dans cette transformation d’une idée abstraite en réalité concrète un dispositif à au moins deux étages assez facilement repérables. Le premier, qui ne résiste guère à une analyse logique, souvent assez bien menée par ces tendances diverses qu’on a parfois regroupées, non sans une certaine perversion, sous le nom de nominalisme, consiste donc à attribuer une existence indépendante à ce qui est signifié par un signe qui n’a comme sens initial que de réunir par la pensée une juxtaposition d’objets particuliers en lesquels on croit reconnaître une certaine similitude, c’est ce que nous avons appelé hypostasie, sur quoi nous reviendrons tout à l’heure. Mais cette opération, serait tout de même assez réfutable en elle-même, si l’on restait entre penseurs de sang-froid, n’ayant pas d’autres motivations sous-jacentes, par exemple moralisatrices ou de pouvoir, ce qui est souvent équivalent. Quel est donc le but ultime de ceux qui voudraient, contre toute logique, que l’on croie à l’existence effective de quelque chose de réel qu’on désignerait sous le nom d’humanité ? Il semblerait bien que l’objectif, avoué ou non, soit de garder main basse sur l’ensemble de la collection. Jadis, mais la chose reste encore usitée de nos jours, on faisait ça par la mise en dépendance absolue de tous par rapport à l’idée d’un être dit transcendant, dont nous étions ou du moins devions tous être les fidèles serviteurs, et qu’on appelait un dieu. Cette technique de prise en charge était manifestement conçue sur le modèle de la relation du maître et de l’esclave. Comme de nos jours de narcissisme ambiant, et de surévaluation coutumière de ses propres forces, et où de plus on prend l’habitude naïve de croire ce qu’on voit, c’est à dire en fait de croire ce qu’on croit voir, la servitude explicite a mauvaise presse, il a fallu transposer sous des formes plus intériorisées, on pourrait dire aussi plus nombrilistes, et nous voilà embarqués dans le culte néopositiviste de l’humanité. Mais il se trouve encore ici et là, éventuellement à leurs risques et périls, des hommes qui non seulement, ont le goût des objets plus consistants, mais qui répugnent un peu aux grandes manœuvres moralisatrices, généralement très sentencieuses, et au fond très malsaines, des prêcheurs de choses imaginaires, dont le slogan de ralliement secret tient en cette formule occulte : Hypostasions, mes frères, il en restera toujours quelque chose.

            Il y a nettement pléthore dans ce registre de la chose plus ou moins frelatée. Les objets de la mode, une bonne part de ceux conçus à destination de la jeunesse, une part non négligeable de ceux conçus pour l’également hypothétique ménagère de moins de cinquante ans, le large éventail des pseudoréalités politico-sociales aussi incontestées qu’évanescentes. Une lessive qui lave plus blanc, plus hygiénique, ou avec plus de justice sociale, une serviette dite périodique qui permettra enfin aux femmes, comme on l’a vu récemment, de respirer plus librement, associant ainsi dans la féminité triomphante, la double victoire de l’émancipation libératrice et celles des voies respiratoires à tous les étages, forment de beaux objets de collection, dont on peut supposer qu’ils figureront dans tout musée digne de ce nom, dans les salles retraçant l’évolution triomphante de l’humanité dans la deuxième moitié du vingtième siècle. Je pourrais ainsi vous citer en vrac, sans esprit de suite, et en n’accompagnant chaque exemple que d’une très brève esquisse explicative, quelques cas typiques du bestiaire contemporain. Un cd, ou mieux encore un clip, des 2 be 3, pour utiliser les formes linguistiques accréditées en ce domaine, sont des choses curieuses, avec cette consternante médiocrité musicale et gestuelle, néanmoins susceptibles de susciter un enthousiasme incontrôlé, notamment au près des toutes jeunes filles, sur les bases d’un subtile mélange de provocation sexuelle inavouée professionnellement dosée et de simplisme des formes proposées à tous niveaux. La droite et la gauche forment également des choses tout à fait dignes d’intérêt quant aux processus parfois déroutants selon lesquels se forge parfois la conviction de l’existence d’objets. Déroutant, parce que celui est à droite vu de face est à gauche vu de dos, et que la remarque reste souvent valable en politique. Mais aussi parce qu’on remarque aisément, dès que l’on est muni d’un minimum d’esprit d’observation et de sens critique, que les vrais différenciations fondamentales qui s’avéreraient pertinentes, ne correspondent pas à cette distinction là, et la traversent de part en part : être républicain ou ne pas l’être, être tolérant ou fanatique, croire sérieusement au droit des hommes à disposer d’eux-mêmes, financièrement, matériellement, moralement, intellectuellement, sont des propriétés nullement déterminables à partir de la mythique appartenance à la droite ou à la gauche. La solidarité est également intéressante, concept sacré contre lequel il est périlleux de s’élever, et qui tente de synthétiser un fatras assez hétéroclite, comprenant notamment diverses taxes plus ou moins destinées à pallier aux incompétences de gestion passées, présentes et à venir, la possibilité néocoloniale d’intervenir de force et de manière souvent simpliste dans des affaires étrangères dont la complexité nous échappe, la volonté de culpabiliser à tout prix les égarés asociaux qui considéreraient que le meilleur service qu’ils puissent rendre aux autres serait de commencer par s’occuper d’eux-mêmes, pour ne s’en tenir qu’à quelques traits bien connus.

            Il serait instructif, et du plus grand bienfait public, à tel point que cette entreprise mériterait d’être subventionnée bien plus que telle ou telle association dont les objectifs à la mode sont néanmoins nuisibles à la vie tant individuelle que collective, de jeter les bases d’une topologie générale de la chose. Rappelons que la topologie constitue cette branche des mathématiques qui étudie les propriétés invariantes à travers la déformation géométrique des objets, et d’une manière générale à travers les transformations continues qu’ils peuvent subir. Le point commun général qui unit ces diverses choses que nous avons abordées, dans leur grande variabilité, du peigne présidentiel à la solidarité du peuple de droite gauche, en passant par les fantômes et les accessoires hygiéniques féminins, c’est qu’elles sont toutes dans l’esprit des gens qui les utilisent sans recul critique, bien autre chose que ce qu’elles sont réellement, dans leur réalité dépouillée. Et que ce surplus, plus ou moins incontrôlé, présente deux dangers majeurs. Le premier est qu’il est tellement regrettable de traverser une vie et le monde dans lequel elle s’inscrit, en s’entourant de fantômes, et en ne soupçonnant pas l’extrême richesse, infiniment supérieure, de la diversité de ce qui existe réellement en dehors de nous. Le second est que cette renonciation au réel s’inscrit toujours dans l’impossible mise en place d’un meilleur des mondes, entreprise parfois sympathique et même jolie dans ses épures, toujours monstrueuse par le pouvoir qu’elle vise à instaurer.

           S’il nous est permis de reprendre les quelques principes basiques que permettent de dégager les modestes prolégomènes à cette topologie souhaitable, que nous avons aujourd'hui tenté de vous présenter, nous énoncerons alors les cinq définitions suivantes.

Le principe de limitation. Aucune chose n’est réelle absolument parlant, car la seule réalité pleine est la réalité du tout, aucune chose ne pouvant être parvenue à l’existence et continuer à exister indépendamment du reste du monde. Ainsi, toute chose procède d’un découpage plus ou moins subjectif, même quand il semble avoir une prégnance propre. La limitation qui constitue la chose en tant que telle comporte donc toujours une part d’irréalité.

Le principe d’ancrage minimal. Il n’existe pas de chose qui soit totalement irréelle, car d’une part le travail de constitution est bien réel en tant qu’activité psychique de celui pour qui il y a chose, d’autre part ce dernier n’est pas capable d’une création ex nihilo, et utilise toujours, même de manière minimale, un matériau qui lui a été fourni.

Le principe d’hypostasie. Pour penser les choses dans leurs ressemblances et dans leurs dissemblances, il est souvent nécessaire de les regrouper par la pensée dans des collections, et d’attribuer à ces collections des noms pour y faire référence. Une fois ces noms institués, par une sorte de loi de la pesanteur linguistique, on finit, à force d’usage, par ressentir à leur énonciation la présence d’une chose qui pourtant n’existe pas. C’est dans cet état d’esprit que Pascal demandait qu’on prie pour finir par croire en dieu, et que la politique consiste pour partie à créer des concepts. La croyance sans recul critique à la consistance de cette présence s’appelle hypostasie.

Le principe de surdétermination. Une fois fait le travail de limitation initial la définissant dans son appréhension première, la chose est constamment réélaborée et réinvestie par couches successives, la faisant de plus en plus déborder d’elle-même sticto sensu, jusqu’à ce qu’on parvienne parfois à une nébuleuse dont il est difficile de dresser la carte détaillée.

Le principe de déréalisation. Plus la chose est socialement usitée, plus forte devient sa prégnance dans les esprits humains, plus s’épaissit le travail de surdétermination. On glisse ainsi vers un mode de plus en plus imaginaire, dans lequel, paradoxalement, plus la chose devient irréelle, plus elle paraît incontestable dans l’esprit des hommes. Il devient ainsi plus facile de réfuter quelque chose de réellement existant mais qui ne soit pas à la mode idéologique, que quelque chose de globalement monstrueusement fictif, mais bien assis sur sa réputation sociale.

            Aussi, Maître vénérable, ainsi que vous, mes chers confrères, et bien sûr sans vous oublier, Mademoiselle au regard cendré, et qui êtes chose d'entre toutes les choses, aussi prégnante que douteuse, je me permettrai, en guise de conclusion en ce domaine difficile, de vous proposer quelques travaux pratiques circonstanciés, qui vous permettront, espérons-le, de moins vous laisser berner entre toutes ces choses qui n'en sont pas toujours tout-à-fait. Simplement ceci : prenez la chose à laquelle vous croyez le plus, à l'exception de vous-mêmes le cas échéant, et une de celles qui vous paraissent les plus frelatées. A l'aide de la grille des cinq principes que je viens d'avoir l'honneur de vous énoncer, tentez pour l'une et l'autre d'en reconstruire le processus de formation. Ainsi pourrez-vous éprouver à quel point il est malaisé mais salvateur de séparer le réel de l'imaginaire, à quel point il est urgent, selon la formule répétée de notre maître Sénèque, de reconnaître ce qui dépend de nous, de ce qui n'en dépend pas.

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