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(Andante soave de Fanny Hensel)

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Un monde qui joue

 

    Il existe un jeu collectif fort répandu, et tout à fait passionnant d’un point de vue anthropologique, qu’on appelle couramment, si nos souvenirs sont bons, le foot’r ball, ou quelque chose d’approchant. Les ingrédients en sont les suivants. Vous prenez d’abord onze hommes encore jeunes, c’est impératif, il les faut du genre beaux et virils. Si possible du style united colors à la Benetton, car le fantasme se nourrit de la diversité sur fond d’identité. Des intellectuels seraient mal venus, car ils ne courraient probablement pas assez vite, mais surtout parce qu’ils n’auraient pas suffisamment cette allure nécessaire de bel étalon, sans double fond. Le mâle tout dans le muscle dur et propre, juste anabolisé ce qu’il faut, qui a su chasser toute équivocité de son regard, de sa démarche, et bien sûr de son langage, n’est pas seulement le matériau idéal de la rêverie inavouable, mais sans complications, il est également le modèle de base de toute société parfaite, du troisième Reich aux démocraties contemporaines.

    Une fois réunis vos onze membres, vous les munissez de deux accessoires fondamentaux pour l’accomplissement du rite sacrificiel : une belle grosse balle ronde conçue dans un matériau qui permette des éjections rapides, et un trou de chaque côté du champ de bataille, dont les dimensions ont été réglementées pour répondre à deux exigences opposées, suffisamment grands pour être visibles d’assez loin, et pour pouvoir être à eux seuls l’organe récepteur d’une équipe entière, mais d’autre part suffisamment petits pour pouvoir conserver de manière évidente leur fonction essentielle de pénétrabilité.

    Le mode opératoire est le suivant. Il s’agit de parvenir à introduire le plus de fois possibles, par l’utilisation quasi exclusive des pieds, de force ou par surprise, ou les deux à la fois, le projectile rond dans le trou ad hoc de l’adversaire. L’usage des mains est en principe formellement interdit, d’abord sans doute dans un souci de moralité. Peut-être aussi parce que le pied est dans les rapports humains un symbole autrement évocateur que les mains, et ceci à des titres divers. La raison qui paraît cependant la plus sérieuse serait la méfiance légitime que l’on doit entretenir vis à vis des mains, tant il est vrai que ce premier outil technique de l’homme comporte un risque trop important de dégénérer en intelligence, comme l’attestent maintes études sur l’évolution de l’espèce.

    Le trou de chaque ennemi est encore appelé « but ». A chaque intromission réussie, on dit donc, par métonymie, qu’il y a eu « but », et on compte un point, ceci pour les formalités comptables réglementaires. Il est alors d’usage, bien que le règlement ne l’exige pas, que les membres de l’équipe ayant tiré le coup, ou au moins les principaux d’entre eux, se mettent à courir de manière centrifuge par rapport au lieu de leur exploit, avec des mouvements compulsifs et désarticulés des bras, ponctués de cris de joie ou de soulagement, ou d’autre chose d’indéfinissable, mais en tout cas des cris. Les joueurs procèdent alors parfois à un rite curieux, qu’un néophyte peu averti des lois du genre pourrait interpréter de manière erronée : ils se chevauchent les uns les autres, éventuellement à plusieurs, créant ainsi un bel amas de pure joie virile, dont l’émotion retenue exprime une profondeur humaine ineffable. La forte émotivité de ces scènes vécues spontanées a en outre le mérite de faire valoir, en faisant ressortir leur sobriété elliptique, les bandeaux dits publicitaires encadrant ce bel enthousiasme, judicieusement disposés alentour, ce qui permet d’allier le pur goût sportif désintéressé et les enjeux économiques de notre rude société de concurrence mondialisée.

    Il est alors de bon ton que cette joie intense soit entourée de procédures d’accompagnement adaptées. Si la confrontation fait par exemple l’objet d’un commentaire radio ou audiovisuel, il est judicieux que le commentateur adopte à ce moment un registre de voie suraigu, marqué d’une forte augmentation de l’intensité des sons émis, et d’une accélération très forte du rythme de profération des éventuels phonèmes, avec, à doser subtilement, quelques cassures arythmiques, destinées à mettre en relief plus saillant le côté inouï de l’instant. Si, comme il est de coutume, car c’est tout de même une des finalités essentielles de l’affaire, il existe autour de l’affrontement des agglomérats d’individus ayant acquitté un droit pour y assister, ceux-ci vont généralement adopter des comportements collectifs typiques, par un effet de résonance amplifiée du choc émotif provoqué par la consommation de l’acte devant leurs yeux . Notamment dans le cas où, par les hasards du choix de leur domicile, ou autre raison encore plus futile, ils se considèrent solidaires des assaillants, et éprouvent alors du plaisir à l’outrage subi par la victime, l’équipe qui vient d’encaisser. Les us comportent alors quelques modalités typiques : se lever simultanément et vigoureusement, en tendant ses bras agités vers les cieux, proférer des formules traditionnelles, telles « allez les glauques » (le glauque est un vert bleuté du genre eau de mer), « on va gagner », etc., sans que le sens précis de ces formules soit toutefois toujours clairement analysable. Quant à ceux qui, toujours pour d’obscures raisons très vaguement géographiques, avaient cru bon de se sentir solidaire du camp dont le but vient d’être pénétré, ils peuvent se tasser de honte et se remémorer l’impitoyable apophtegme d’origine gauloise : vae victis. Mais le plus souvent, ils se vengent de l’outrage subi en invectivant les troupes ennemies, globalement, ou à travers quelques uns de leurs représentants, selon la répartition spatiale des forces en présence, ils émettent des jugements péjoratifs concernant l’état de mûrissement avancé de l’arbitre du jeu, ils utilisent éventuellement des armes défensives, dont la principale est la bouteille ayant contenue la bière dont ils ont eu besoin pour acquérir la vaillance nécessaire exigée par la situation, arme peu coûteuse mais efficace, et vulgairement dénommée canette. Les invectives doivent rester formulées dans un code de base reconnu, comportant un registre quantitativement modeste mais qualitativement vigoureux, avec une prédominance de connotations pornographiques et xénophobes.

    Ces réjouissances se répètent de manière assez peu variée, mais néanmoins toujours au moins aussi intense, pendant une certaine durée, définie réglementairement, et divisée en deux périodes égales, susceptibles de prolongations quand l’issue du combat est restée incertaine, ce qui se reconnaît pratiquement au simple nombre identique de pénétrations subies de part et d’autre. Il existe éventuellement des procédures spéciales en cas d’obstination dans l’égalité du score, car curieusement, dans notre époque de grand égalitarisme, un nombre égal de buts encaissés est considéré comme frustrant, et même comme vidant quelque peu de son sens la rencontre même. Au terme des opérations, il y a donc généralement un camp vainqueur et l’autre vaincu, ce qui est toujours rassurant d’un point de vue humain. Alors les troupes se répandent tout autour du sanctuaire où eut lieu le sacrifice et, en hommage à la justice immanente qui leur a accordé cette victoire amplement méritée, ou au contraire en protestation indignée contre l’affront scandaleux qu’ils ont du, contre tout bon sens, subir, pratiquent un certain nombre de protocoles cérémonials ludiques. Vociférations collectives limitant leur contenu sémantique aux registres susmentionnés, avec une prédominance pour le « on a gagné », sans d’ailleurs qu’il soit facile de préciser ce qu’ils ont bien pu gagner. Agressions d’éventuels noctambules de rencontre, avec une préférence pour les jeunes femmes ou les quidams ayant un quelconque signe distinctif pouvant évoquer, ne serait-ce que métaphoriquement, l’ennemi. Bris de voitures, de vitrines, d’arrêts de bus, et autres symboles urbains dont la fonction principale est d’être détruits pour de justes raisons sociales, etc. Le tout doit nécessairement se faire dans une atmosphère fortement chargée de vapeurs d’alcool éthylique, qui seule peut donner à la situation cette grandeur épique des moments historiques de l’humanité triomphante.

    Il arrive parfois, de manière qui peut sembler un peu inconséquente, mais qui révèle les inévitables contradictions qui subsistent, même dans une société harmonieuse, qu’il soit nécessaire d’envoyer les forces si justement nommées de l’ordre, pour abréger cette belle fête. Une fois tous les moments essentiels du culte accomplis, que ce soit par épuisement naturel ou par interruption moins spontanée, on regroupe les troupeaux survivants, encore appelés supporters, et on les ramène à leur lieu d’origine supposé dans des bétaillères, qui sont, dans un souci de dignité, conçues comme de banals autobus de transports de voyageurs. Si l’endormissement gagne alors parfois les moins résistants, les plus motivés continuent, de manière éventuellement un peu atténuée, les mêmes manifestations commémoratives que préalablement.

    L’ensemble de cette manifestation, l’une des plus prisées au point de vue cosmopolitique, fera ensuite l’objet de maints commentaires et appréciations, parfois louangeuses, mais parfois non dénuées d’un certain recul critique, dans les divers lieux adaptés, gazettes spécialisées ou généralistes, bistrots, bureaux, échoppes, salles de classe, lucarnes étranges, etc. L’ampleur de la résonance est généralement sensiblement supérieure à celle d’autres événements plus routiniers, tels meurtres, famines, ou autres faits divers banals. Devant tout ce sympathique remue-ménage, alliant le bon goût à la joie de vivre, non sans un certain esprit d’élévation spirituelle, on mesure la justesse de ce si beau slogan, judicieusement synthétique : c’est beau, un monde qui joue.

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