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        En même temps que s’appointait son désir de se soustraire à une haïssable époque d’indignes muflements, le duc Des Esseintes s’était pris à se désintéresser de l’existence contemporaine. Devant les joies profondes qu’offre notre émouvante condition post-moderne, au demeurant peu différentes du panem et circenses d’il y a quelques vingt siècles, on se sent pris à son instar d’un farouche désir de désertion. Si, comme on nous l’assure de manière répétée, un homme qui se respecte doit être ouvert aux conduites de son temps, la simple observation, même lointaine, des usages les plus répandus, peut tout de même provoquer un léger frisson, qui ne soit pas nécessairement annonciateur de plaisir. Les matchs de foot’r, les vacances de neige obligatoires, les concerts humanitaristes, un coup classique, un coup appelé par antiphrase de variété, le journal de vingt heures, la campagne de purification contre la monstruosité à la mode du moment, la dernière sécheresse et les taxes hypothétiquement consécutives, la lutte pour la justice, de quelque genre que ce soit, tout cela déborde tellement d’esprit de finesse, qu’on se sent heureux de ne pas être né trop tôt.

    Il paraît donc qu’il faut être ouvert, œcuménique, et ne pas se replier de manière sectaire sur des goûts trop étroits, nécessairement révélateurs de préjugés. Il y a cependant au moins deux obstacles majeurs à une telle politique. Le premier tient dans la célèbre formule nietzschéenne, mal traduisible en français, tout ce qui est commun est vulgaire. Il peut être amusant à quelques uns de jouer à la balle, et pourquoi pas de se donner des règles un peu perverses à connotations ambiguës. Mais du moment où cela est une affaire planétaire, ce ne peut être que trivial, et soumis aux exigences de la prise de bénéfice. Le second est que, à l’encontre de l’endoctrinement usuel sur ce sujet, il faut impérativement savoir refuser, et plus encore se refuser. Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, contrairement à cette lubie qui les voudrait toutes ouvertes. Ce qui signifie à la fois qu’il faut savoir le cas échéant décider d’en ouvrir une habituellement fermée, ce qui n’est jamais facile, mais qu’il faut savoir à l’opposé en fermer une à l’occasion, dont l’ouverture maintiendrait une situation délétère, ce qui n’est pas moins difficile.

    Partant du constat de ce double besoin, on en viendra à prôner ce que d’aucuns s’empresseront avec mépris de traiter d’élitisme, s’imaginant ainsi avoir définitivement réfuté la chose. Outre qu’il n’y a pas nécessairement à rougir d’un qualificatif, sous prétexte que les idéologues dominants ont su en faire une notion repoussoir, il ne s’agit pas de prétendre à une quelconque supériorité, qui resterait de toutes façons une notion bien problématique, en toutes occurrences où il y a quelque chose d’essentiellement qualitatif, et donc de pas nécessairement mesurable. Simplement, remarquer cette loi tout à fait générale : les plus belles choses, dès qu’elles deviennent de pratique généralisée, deviennent vulgaires, quand même elles ne deviennent pas simplement à peu près irréalisables. Trouvez par exemple, ou même simplement faites revivre, une production originale quelconque, une nouvelle, donc nécessairement ancienne, plante méconnue à cultiver, un nouveau genre de spectacle ou un nouveau style de création intellectuelle, un objet astucieux, ou un service auquel on n’avait pas ou plus pensé. Votre histoire alors risque fort alors de s’inscrire dans les scénarios d’usage. Votre sort le plus probable sera de rentrer plus ou moins rapidement dans la vaste, et cependant injustement méconnue, catégorie des ratés ou supposés tels. Mais il se peut aussi, pour votre malheur relatif, que vous arrive ce qu’on appelle de manière équivoque la réussite. Alors l’affaire va devenir publique, avec tout le cortège de vicissitudes résultant. La concurrence va s’ouvrir, ce qui ne serait pas nécessairement un mal en soi, mais malheureusement dans le sens du plus commercial, du plus vulgaire. De la généralisation résultera inéluctablement le nivellement. Dès que la chose sera suffisamment répandue, les politiques s’en mêleront. Une commission va inévitablement légiférer, enfermer la réalité peut-être encore vivante dans une appellation contrôlée, comme on dit, et bientôt jusqu’à la manière de lever votre petit doigt sera réglementée, au nom de l’hygiène, de la sécurité, de la justice sociale, et surtout de la plus-value. C’en est alors fini, il faut faire autre chose.

    La mondialisation démocratique nous enseigne ceci : il faut vivre à rebours. Que chacun cultive donc son propre élitisme, et les vies seront bien vécues. L’homme de goût fermera quelques unes de ses portes à double tour, et il restera prudemment bien en deçà du seuil de quelques unes qu’on voudrait lui voir franchir. Car, comme d’aucuns le savent, elle est étroite la porte qui mène à la félicité, il ne s’agit jamais du grand portail collectif des masses triomphantes. Pour retrouver, ou simplement pour préserver, le relief inopiné que peuvent nous offrir toutes les choses et toutes les situations que ce monde rend possibles, il faut l’aborder à rebrousse-poil.

Les préceptes de la sagesse récurrente.

   Fin juin 1968, les élections législatives allaient donner à cette même France unanimement en grève quelques semaines avant, une des plus belles majorités de droite de son histoire récente. A quelques lieues de l’assemblée nationale, les couloirs désertés de la faculté des lettres de La Folie-Nanterre étaient alors encore jonchés de papiers, tracts, affiches diverses, abandonnés là par la révolution en vacances. Les judicieux visiteurs attardés, avertis qu’il y a toujours intérêt à se promener sur les champs de bataille après la guerre, purent alors faire une belle récolte de documents divers qui, quelques années après, se vendraient un bon prix dans les ventes aux enchères, de Paris à New-York. Parmi ces futures richesses, on pouvait ramasser, en quelques exemplaires malheureusement trop rares, quelques feuilles assez mal ronéotypées, probablement produites sur ce qu’on appelait alors une imprimerie viet, stencil et cadre de sérigraphie. Par suite apparemment des piétinements, aucun exemplaire n’était intact, et la recension des trois, assez endommagés, qui purent être comparés, ne permit pas la reconstitution intégrale du document, l’un des numéros n’ayant pu être rétabli que de manière partielle. Il s’agissait d’une sorte de manifeste, intitulé Les douze préceptes roboratifs de la sagesse récurrente. A certains égards, l’inspiration en semblait assez proche de cette mouvance qu’on appelait alors situationnisme, et qui était à l’origine d’une bonne part des slogans de mai. Cependant, certaines notations, manifestement droitières, la logique générale assez antisociale, mais d’une autre manière que celle parfois pratiquée par les situationnistes, le style même, permettent d’écarter une attribution directe à ce mouvement. Le document est assez classiquement divisé en douze articles. Certains, comme par exemple le troisième, semblent plutôt en contradiction avec d’autres documents situationnistes connus. Il faut dire cependant que le morcellement en chapelles diverses, s’opposant sur des points de doctrine secondaires, était une propriété caractéristique des groupes d’extrême quoique ce soit de l’époque. Nous en donnons ici la version qui a pu en être établie, les crochets indiquant des passages manquants, ou indéchiffrables.

LES DOUZE PRÉCEPTES ROBORATIFS DE LA SAGESSE RÉCURRENTE
à l’usage des générations estimant avoir encore à faire dans un monde qui joue la mort.

"Mihi sic usus est; tibi, ut opus est facto, face"
(Térence, Heautontimoroumenos)

    1. Se désinformer quotidiennement de la désinformation. Pour cela, lire le journal chaque matin en guise de prière quotidienne, de préférence Le Monde, comme l’ont déjà recommandé quelques écrivains, philosophes et politiques divers. Mais le faire en l’état d’esprit opposé de la recommandation, car il s’agit de repérer tout ce dont il est urgent de ne pas s’occuper. Non par manie dialectique de la contradiction, à quoi certains voudront réduire ces préceptes de sagesse, mais parce que tout problème devenu d’actualité est nécessairement mal posé. Non seulement parce qu’il nous manque le recul pour pouvoir appréhender la question de manière exhaustive, et si possible pas trop chargée d’émotivité aveuglante, mais parce qu’un problème à la mode, même quand il est effectivement sérieux, surtout quand il est effectivement sérieux, a nécessairement été pris en charge et savamment déformé par les professionnels de l’idéologie et autres chroniqueurs de service d’intérêt public. Noter donc les deux ou trois thèmes les plus dominants, et les mettre en réserve d’étude et de préoccupation, jusqu’à ce qu’ils soient passés de mode.

    2. Ne jamais pénétrer volontairement dans un stade. Volontairement, car bien sûr, l’interdit ne vaut pas, quand ce sont des groupes armés, généralement en uniforme, qui vous y mènent. Il s’agit alors du second grand usage de ces lieux, que les dictatures diverses, souvent pourtant médiocrement inventives, ont su créer, probablement par une chaîne d’associations d’idées, qu’il ne paraît pas opportun de préciser ici. On peut également concevoir qu’il soit excusable d’y pénétrer, muni d’un bon motif : qu’on soit par exemple, du fait de sa profession, payé pour y remplacer des plaques de gazon préfabriquées, ou encore, cas rarissime, qu’il faille y assister une maman en cours, le futur bébé étant réputé innocent du lieu de sa naissance, et histoire de ne pas faire de surenchères sur les injustices sociales. A part des cas d’exception de ce genre, il ne semble pas pouvoir y avoir de justification valable de se complaire à la fréquentation de ces bas lieux. Il ne paraît pas vraiment nécessaire par ailleurs de préciser les motifs de cette mesure prophylactique, car ceux qui les comprendraient n’en ont pas besoin, les autres non plus.

    3. Tendre à limiter sa fréquentation à des œuvres au moins vieilles de vingt ans. Règle simplement tendancielle, dont il ne saurait être question de faire une règle absolue, tant il est vrai qu’il peut être préjudiciable de limiter a priori ses chances de rencontres inopinées. Cinquante ans serait sans doute plus prudent, car ce serait plutôt la mesure optimale pour s’assurer que les baudruches se soient dégonflées. Cette mesure semblera certainement monstrueuse aux angoissés du dernier train raté. Sans compter qu’il faut, c’est bien connu, vivre avec son époque, sans que d’ailleurs personne soit en état de préciser de manière incontestable quelles en sont les caractéristiques principales qui permettraient de l’identifier. Ni même comment pourrait on diable s’y prendre pour vivre en dehors, car de quelque manière qu’on occupe le moment présent, aujourd’hui n’est jamais un autre jour, ou alors dans un autre sens, que ne soupçonnent pas vraiment les prêtres ordonnés dans la religion du sens de l’histoire. Le but du précepte est le suivant : on perd une partie importante de son temps à la fréquentation de fadaises auxquelles seul l’air du temps idéologique est parvenu à donner un vague relief, par le soulignement d’une ombre fugitive, alors qu’on n’aura jamais le temps pour toutes ces grandes choses décantées. Il ne s’agit absolument pas de contrecarrer le foisonnement de la nouveauté, mais de laisser d’autres s’y gâter afin que le tri s’opère. C’est une jolie forme, subtilement perverse, d’exploitation de l’homme par l’homme, s’exerçant astucieusement dans la joie et le consentement des victimes. Quant à ceux qui penseraient qu’il est trop bête de rater, qu’ils se souviennent qu’ils sont des êtres finis qui n’auront jamais connaissance que de quelques occurrences du monde, et qu’à vingt ans près de décalage, ça ne constitue qu’une bien modeste translation, eu égard aux immenses avantages qu’elle procure.

 

    4. Abandonner aux suiveurs tout domaine réglementé. Evidemment, il y a cet aspect décourageant de l’affaire, qui fait que les initiateurs connaîtront fréquemment la gloire post mortem, alors que les épigones, quand viendra leur heure, ramasseront les bénéfices, argent et pouvoir principalement. Mais, sans vouloir négliger les plaisirs qu’amènent ces derniers avantages, ils restent peu de choses par rapport à cette autre émotion hors de portée des récupérateurs, et souvent d’ailleurs insoupçonnée d’eux, qui est d’être un inventeur de forme, un aventurier de la véritable espèce. Ce dernier qualificatif est souvent galvaudé, quand il sert à désigner quelque acteur d’exploit, fictif ou réel, généralement plutôt physique, pour qu’il y ait quelque chose à voir de facilement compréhensible par le commun des téléspectateurs, et qui ont pris grand soin de convoquer les caméras pour l’enregistrement historique de leur représentation. Celui qui fait vraiment, d’aucuns appellent cela le créateur, est toujours un pionnier. Il est celui qui invente les règles du genre, avant que ce ne soit devenu un genre. Après vient le temps des codificateurs, dont le travail est certes rendu plus ou moins nécessaire par l’expansion du genre et les dangers consécutifs. Car tout peut devenir une arme périlleuse, une fois mis à la disposition générale. Malheureusement, la réglementation, par un effet pervers inévitable, accélère la dégénérescence qu’elle s’imagine contrer. Alors le processus s’emballe, à voir l’accélération du déclin, qu’on attribue faussement à la trop faible codification, on en fait encore plus, jusqu’à ce qu’aucune vie n’ait plus aucune chance de passer indemne à travers la toile d’araignée.

    5. Savoir rester dans ce qui est sans nom. Quand monte en vous l’émotion, qui vous fait sentir au lieu qu’occupe l’autre une coprésence profonde, bien en deçà de sa simple apparition physique, ne commettez pas l’erreur fatale si répandue de lui dire que vous l’aimez. Car aussitôt, d’un sentiment ontologique transcendant, vous tombez dans des schémas psychologiques et sociaux, assez compliqués et enchevêtrés certes, mais néanmoins banalisés, normalisés. Quand monte en vous la désolation de voir des hommes condamnés à une vie de misère, matérielle et morale, sous la simple raison qu’ils ne sont pas nés au bon endroit, et pas de la bonne manière, ne vous proclamez pas socialistes, vous risqueriez fort de tomber aussitôt dans la sottise d’un esprit doctrinaire, aux stéréotypes simplistes et destructeurs en guise de révolte. Quand monte en vous l’indignation de voir qu’on refuse de considérer que la dignité d’un homme réside principalement dans ce droit fondamental qu’il a à ne pas être spolié de ses propres œuvres, abstenez-vous de proclamer votre libéralisme, tant d’indignités ont été commises sous ce drapeau. Dans presque tous les cas, la vivacité se trouve abâtardie dès qu’elle est chapeautée d’une appellation contrôlée. La vraie connaissance est blanche, ce qui se passe est muet.

   6. Sauf danger contraire manifeste, toujours voter contre le pouvoir sortant. Il n’y a rien de plus sain, que de renvoyer un député, ou autre, à ses occupations premières, pour autant qu’il en ait eues, et cela, même dans le cas où il semblerait plutôt avoir donné satisfaction. Ce principe de non rééligibilité est d’ailleurs suffisamment évident pour que, des romains à nos jours, il ait été parfois mis officiellement en application. C’est d’abord un sage remède pour limiter la mégalomanie chronique qui tend souvent à pointer, même quand elle joue discrètement les coquettes, du conseiller général dans son petit canton oublié, au président d’un grand état. C’est d’autre part indispensable pour qu’aucun truc en –isme ne se prenne pour l’émanation de la vérité universellement reconnue. Un autre avantage est la neutralisation réciproque, ou plutôt alternative, des délires les plus saillants qui peuvent se constituer dans les camps divers. Quant à la crainte que les bonnes actions s’en trouvent également neutralisées, il ne faut peut-être pas trop s’en inquiéter, les meilleures choses ne provenant jamais d’aucun pouvoir, mais de l’exercice particulier de puissances autonomes.

    7. Parvenir à faire de manière illicite ce qui est légal. Connaissez-vous le cas de ces vieux couples mariés qui, sur le tard, les enfants ayant été menés à aussi bon terme que possible, se sentent soudain las de l’accomplissement réglementaire du devoir conjugal, dans le cadre officiel du lit du même nom, selon les modalités et échéances qui d’habituelles sont insidieusement devenues quasi réglementaires ? Certains redécouvrent alors les joies de l’amour à la sauvette, dans la peur d’être surpris. Les joies de la culpabilité furtive sous les porches, des sous-bois printaniers, et autres fredaines. On cite aussi le cas de ce dangereux anarchiste qui cultivait ses carottes clandestinement, en pleine Brie. Il s’agissait d’un modèle courant de légume, l’espèce dite de Colmar, mais il n’avait pas pris avis des recommandations de la coopérative agricole territorialement compétente, et n’avait même pas fait d’emprunt au crédit agricole local, pour financer l’opération. En plus, il paraît que, contre tous les usages, il les semait de manière plus ou moins drue, exprès pour qu’il y en ait des petites et des grosses. Et bien, ceux qui n’ont pas essayé ne peuvent pas se rendre compte à quel point une carotte clandestine et non calibrée a meilleur goût qu’une réglementaire. Une variante contestable consiste à lier ensemble des activités séparément licites, mais dont le rapprochement comporte une transgression, par exemple, suite à l’influence néfaste du cinéaste Godard, boire du Coca-Cola en lisant les œuvres de Marx. Outre que c’est une mauvaise idée dans cet exemple d’associer ainsi deux choses trop sucrées, cette méthode ne procède plus du retour aux sources vives que préconise la sagesse récurrente.

    8. Tenter au maximum d’inscrire ses activités en dehors de tout champ économique. D’abord, c’est une œuvre de salubrité publique que de refuser, autant que faire se peut, de participer, même de manière passive, au grand racket qui permet de financer les armes nucléaires, les guerres néocoloniales, les stades, les voyages d’études luxueux, et autres fantaisies dispendieuses. Moins vous participerez à l’impôt, moins votre responsabilité devant les délires sociaux sera engagée. En plus, vous aurez droit à la considération morale due aux plus démunis. Mais il est une autre raison, plus fondamentale. C’est qu’il n’y a pas place pour deux logiques. Le producteur peut toujours essayer de faire gober au réalisateur qu’il a les mains libres, c’est toujours sous-entendu sous réserve que ça reste financièrement rentable. Ce ne serait pas une honte en soi d’être rentable, si ça n’impliquait pas le plus souvent de se vendre au plus grand nombre. Et on se trouve embarqué dans l’engrenage insidieux du prêt-à-porter, du nivellement vers le prêt-à-penser. L’idéal est de ranger dans le tiroir, comme l’ont d’ailleurs fait certains, et de passer à autre chose. Ne vous inquiétez pas, si ça en vaut le coup, ça ne sera pas perdu. Qu’il s’agisse de vos sonates clandestines, de vos pensées inédites, des vidéos de votre réactualisation moderne du Kâma sûtra, il y aura bien un jour ou l’autre un astucieux qui fera de l’argent avec. L’ordre du monde sera quand même préservé.

    9. Ne pénétrer dans un lieu de culte que si l’officiant a suffisamment de séduction pour qu’on puisse lui pardonner ses incartades à l’égard du bon sens. Bien que cela corresponde à une vieille pratique multimillénaire, il reste toujours navrant de voir proférer des contrevérités manifestes sur l’hypothétique création du monde, sur la prétendue immortalité, sur […………… …………… …………… …… ……… …………… …………… ………] côté, comme vous le confirmera votre cousine, on peut s’émouvoir pour un homme sans trop prêter attention à ses divagations théoriques, de la même manière que chez les hommes, on ne voit pas de problème à s’amouracher d’une ravissante idiote. Alors, si le maître ès cérémonie religieuse a le charme suffisant, on peut dissocier les divers aspects de son existence, et, par exemple, […………… ..……… …………… …………… …………… …………… … ..… …………… ……… …… …………… …………… …………… …………] y compris. Par où l’on voit qu’il est judicieux, pour ne pas dire nécessaire, de savoir dissocier à bon escient. Et qu’il ne faut pas accepter systématiquement ce qu’on vous propose sous la forme unifiée sous laquelle on vous le propose. Cette unité n’est souvent qu’un regroupement hétéroclite parfaitement contestable. Il y a souvent là dedans, comme on dit, à boire et à manger.[…………..]

    10. Qui a le goût de la vérité ne doit pas l’énoncer à mauvais escient. Celui qui ment a parfois un plus grand souci de la vérité que le sincère ; en tout cas, il s’en donne mieux les moyens. Regardez des exemples simples. L’enfant qui a une mauvaise note non avouée et qui prétend à papa maman que tout va bien. D’un côté, il y a son bien être dans le milieu familial, accompagné de son désir souvent sincère, même si mal exprimé, de ne pas décevoir ses parents. De l’autre, ce regrettable six sur vingt, dont il ne sait même pas comment ni pourquoi il l’a obtenu. Par quel bizarre masochisme voudrait-on qu’il balance une seconde entre la préservation d’une situation essentielle et un chiffrage abstrait dont il ne saisit pas très bien les tenants et les aboutissants ? Il sauve ce qui a ses yeux est le plus véridique, il ment par goût de la vérité, avec ce que cela comporte de mise en hiérarchie. La compagne volage qui réitère son serment de fidélité à son homme au long cours en revenant de chez un amant de passage pourrait dire à la place : tu sais, c’était vraiment très bon, mais il ne faut pas t’en faire pour autant, ce n’est pas grave, non seulement une bonne friandise n’a jamais fait de mal à personne, mais il faut des petits voyages pour apprécier les grands. Mais ce serait sans doute maladroit, et risquerait de se terminer dans les tu ne m’aimes plus, et sans doute même dans des propos plus violents et inconvenants. Alors, pour faire passer la vraie vérité, qui est, je t’aime encore et toujours, mais ça n’empêche pas de goûter aux bonnes choses, bien au contraire, il vaut mieux simplifier le message et dire : je ne connaîtrai jamais personne d’autre que toi. C’est faux dans le détail, mais on se fait mieux comprendre sur l’essentiel, ça préserve mieux la vérité que l’autre méthode. Et c’est tout de même un comble d’accuser de mensonge, celui qui doit jongler pour sauver l’essentiel, quand il se trouve mis dans une situation où la simple vérité ne peut pas être dite, parce que les interlocuteurs n’ont pas fait le travail nécessaire pour être en état de comprendre. Le culte de la sincérité est souvent une institutionnalisation du mensonge. Alors songez, quand en politique, on n’a plus en face de soi un seul interlocuteur, mais des groupes hétérogènes, chacun ayant ses lubies propres en guise de vérité sacrée…

    11. Conserver ses trois cents coulisses. A ceux qui s’imaginent que le monde se réduit à la lecture idéologique qu’ils en font, offrir une façade, puisqu’ils sont amateurs de façades, suffisamment énigmatique pour qu’elle leur suggère l’existence d’arrière-fonds, d’arrière-mondes, et que leur belle assurance s’y lézarde. Mais ne déflorez jamais la complexité subtile, mais parfois fragile, du réel, d’un geste vulgaire et simpliste : les tenants de la sincérité à tout va sont éléphants dans le magasin de porcelaine. On nous rabâche tant le coup de la franchise, les gens honnêtes n’ont rien à cacher, il faut en toutes choses la transparence. L’idéal du tout vu tout connu, c’est le panopticon de Bentham, cette fabuleuse prison circulaire aux parois transparentes, qui rendaient tout visible du centre des lieux. Le plus beau rêve totalitaire, la violence intégralement achevée dans le pur calme du regard. Remarquez que plus d’un, qui enseigne ce catéchisme du panoptique, n’aimerait pas trop que l’on fouille trop soigneusement dans les recoins discrets de son existence. Mais ce n’est même pas affaire de secret honteux, car de toutes façons, il n’est guère d’homme qui ne traîne ses petites casseroles. Ce n’est pas non plus exactement le souci d’éviter l’usage à mauvais escient de la vérité, énoncé dans le dixième précepte. C’est une affaire d’ombres et de lumière. Un bon tableau a ses zones d’obscurité, une musique aussi a ses avant-plans et ses arrière-fonds. Et il y a toujours des chefs d’orchestre maladroits ou poseurs qui vous feront ressortir en plein son ce qui avait fonction de rester quasi inaudible. Il faut toujours préserver l’opacité énigmatique. Les exhibitionnistes du repli ont un défaut rédhibitoire, ils sont vulgaires. Aussi, s’il est une citation biblique qui vaille d’être connue par cœur, c’est celle de saint Frédéric : Conserver ses trois cents coulisses, garder toujours ses lunettes noires, car il y a des cas où personne ne doit pouvoir nous regarder dans les yeux, moins encore scruter notre tréfonds. Et choisir pour sa société ce vice fripon et jovial, la courtoisie.

    12. Regarder attentivement à l’endroit où l’on est, avant d’aller voir ailleurs si on n’y est pas. Ceci peut se décliner de manières diverses. Qu’on rend plus de services à l’humanité en arrêtant de fumer chez soi qu’en portant la bonne parole révolutionnaire en Amérique latine. Qu’on n’est pas responsable des malheurs du monde, mais qu’on est coupable de ne pas savoir discerner la détresse proche. Qu’il est naïf d’aller au bout du monde, car on y rencontrera toujours des hommes s’estimant être au centre du monde. Qu’il faut se souvenir que c’est parce que la lentille simple de notre œil inverse l’image, qu’il nous paraît que les défauts des autres sont toujours aussi incroyablement exorbitants que les nôtres propres insignifiants, à concéder même qu’ils existent. Que ça se joue ici et maintenant, et nulle part ailleurs, à nul autre moment. Car il n’y a pas d’ailleurs. Ailleurs c’est où je ne suis pas, et si j’y vais, j’y serai. Ce ne sera donc pas ailleurs. C’est une manie amusante et naïve qui consiste à aller voir sous d’autres cieux, si le monde n’y est pas plus beau en son absence. Le paradoxe de prétendre voir ce que ça donnerait sans moi. Un illustre précepteur l’écrivait il y a environ vingt siècles : tu as beau franchir la vaste mer, tu seras, où que tu abordes, suivi de tes vices.

    Bien sûr, si par invraisemblance, ces préceptes venaient à se répandre inconsidérément, au point d’en devenir de nouvelles tables de lois, il faudrait aussitôt s’en débarrasser énergiquement. De préférence, les brûler, malgré le fait que ce soit l’usage rituel dans ce genre de situation.
 

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