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       Fier et craintif,  j’avançais avec angoisse vers l’inévitable. Inexorablement, à mon corps défendant, mes pas me portaient vers le trou noir de ce rendez-vous insensé d’où ma pensée fuyait. Mon bouquet de roses à la main, pour fêter ses vingt ans, à raison d’un quart de rose par trimestre de vie extra-utérine. J’avais trouvé l’idée délicate : les douze premières de teinte rose pale pour ne pas avoir l’air pédophile, les huit suivantes rouges baccara, carmin profond de la passion sans retenue. Je ne la connaissais que de neuf petits mois, et songeais avec consternation à quel point les traces vertes fissurant ses yeux bistres avaient le pouvoir d’annihiler en moi tout réflexe critique. Je ne songeais plus alors qu’aux deux pôles symboliques de son être, ce rebord occipital que j’aimais tant souligner du majeur gauche, cette divine couture périnéale furtivement mais tendrement frottée entre mon pouce et mon index droit. Alors, je m’égarais une fois encore dans l’inquiétude éperdue de ce dilemme qui me tenaillait tant, à savoir lequel de ces deux reliefs sacrés fallait-il tenir pour le siège symbolique de son âme, lequel pour le nœud de son corps, pour autant qu’elle fût bien séparable en ces deux points de vue. J’en étais, comme chaque jour où le vent soufflait du sud, à me dire qu’il fallait décidément opter pour une âme pelvienne, quand je l’aperçus m’apercevant. Immédiatement, la crainte prit une bonne longueur d’avance sur la fierté. Je compris au regard, pour ce que ma légère myopie m’en laissait deviner, que, quelque part, comme on dit de nos jours, s’annonçait un malaise. Inquiétude en rafales, je gardais en m’avançant cet air faussement détaché, avec lequel je n’étais pourtant jamais parvenu à la duper. Arrivé plus avant, je crus percevoir enfin l’affaire avec plus de précision, et sentis ma main gauche, celle du culte occipital, me brûler de honte : le bouquet était incontestablement la cause de ce tranchant froid, chaleureux et narquois à la fois, dont je n’avais jamais vu d’autres yeux que les siens se durcir. Comme tout à chacun le fait usuellement dans ces cas, j’oscillais à haute fréquence entre deux ou trois positions d’inquiétude. L’aurais-je offensée par imprudence, à n’avoir mis que douze roses pales ? Encore que connaissant ce que je soupçonnais d’elle, peut-être m’en reprochait-elle au contraire le nombre excessif, elle si précoce… Les derniers pas dissipèrent toute hésitation herméneutique : les fleurs étaient certes l’enjeu de la condamnation, mais le verdict ne semblait guère comptable, synthétique plutôt. La désapprobation portait manifestement sur l’ensemble indifférencié. Je perçus soudainement mais trop tardivement l’erreur : le fait même d’offrir des fleurs.

- Qu’est-ce que c’est ?s’enquit-elle avec sobriété.

- Des roses pour ton anniversaire.

- Pour quoi ?

Sueurs chaudes internes en bouffées. Me serais-je trompé ? Je comprenais bien qu’il fallait entendre « pour quoi ? » et non « pourquoi ? ». Elle ne m’avait jamais parlé de son anniversaire, ni d’ailleurs de toutes ces sortes d’affaires civiles. C’est par pure indiscrétion anodine, au vu d’une feuille de soins qui traînait, que j’en avais déchiffré la date au vu de son numéro de sécurité sociale. Je suis plutôt du genre méticuleux précis, mais cependant pas du tout à l’abri d’un acte manqué, comme j’en avais cent fois fait la preuve, surtout quand il s’agissait d’elle. C’est donc avec un brin d’incertitude mal voilée que je réitérais : pour ton anniversaire.

- Anniversaire…, reprit-elle, laconique.

Alors là, je saisis sans doute possible, que dans ces points de suspension qu’elle savait prononcer de manière si suggestive, il y avait l’alternative usuelle qui donnait au rythme de ma vie, depuis ce temps de gestation que je la connaissais, cette allure de ligne brisée d’apparence erratique. Alternative qui ne resterait à coup sûr que très momentanément irrésolue. Ou bien il n’y aurait pas un mot de plus, et je serais abandonné à l’incertitude angoissante d’avoir frôlé un désastre insoupçonné, ou bien j’aurais droit à l’exposé exhaustif de mon inconséquence, avec l’analyse méthodique et détaillée des symptômes afférents. Anniversaire devait sans doute faire problème, mais en quel sens ?

- Anniversaire ! Je sus alors à l’«-aire » exclamatif suspendu que nous basculions dans la seconde éventualité, et que la leçon serait longue. Anniversaire, dis-tu, reprit-elle. As-tu jamais réfléchi à quel point ce mot là recouvre une idée étonnante ? Étonnante par la chose même. Étonnante encore plus par le côté simplet et hétéroclite de l’échéance même généralement adoptée.

Je songeais, avec tout de même le maximum de discrétion pour tenter de ne pas laisser transparaître cette idée parasitaire, qui eût sans doute mal été appréciée en la circonstance, que s’il y avait une chose de bien hétéroclite, mais pas du tout simplette, c’était le double attrait du scintillement de ces brisures vertes à fond bistre, dont je vous ai précédemment entretenu, et qui semblait redoubler l’accent tonique des mots de sa ponctuation propre, et l’accentuation est-nord-est de sa commissure droite scandant d’un rythme déboîté la hiérarchie des mots au sein de la phrase.

- On peut voir, poursuivait-elle, deux étrangetés dans le rite qui consiste à « fêter » ses vingt ans. La première est une curiosité de juxtaposition mathématique hétérogène. Car enfin, que peut bien signifier d’essentiel le fait que depuis ma naissance, qui n’est même pas la date réelle du début de ma carrière, la terre ait tourné vingt fois autour du soleil ! En quoi cela aurait-il une signification différente du fait qu’elle ait accompli vingt-et-une révolutions et trois septièmes ? Que les rotations de la terre rythment le cycle des saisons peut bien concerner les paysans, les professionnels du tourisme, les vacanciers et quelques autres. Peut-être me prends-tu pour un tronc d’arbre, et crois-tu que chaque nouvelle année dépose à ma périphérie une couche nouvelle ? Physiquement, c’est évidemment faux. Si comme certains, mais bien moins que toi, je m’englobe d’une surépaisseur protectrice chaque entrée d’hiver, je la résorbe six mois après, au besoin par la violence. Il ne me reste alors plus de traces directes de ce rythme là. A la rigueur, je concéderais que cela puisse influer quelque peu sur certains de mes comportements. Il est vrai que je fais mieux l’amour les matins d’été et les soirs d’hiver. Mieux n’est même pas le bon terme. Disons avec plus d’allégresse à ce moment-ci, avec plus de profondeur à ce moment-là. Encore que ce ne soit qu’une simple loi tendancielle, perturbée dans le détail par l’intervention de bien d’autres paramètres, comme tu l’as pu remarquer. Mais dans cette petite ronde annuelle, rien de bien fondamental qui exprimerait vraiment une caractéristique essentielle de ma vie. Rien de bien significatif par rapport à une bonne demi-douzaine d’autres cycles plus importants qui rythment mon être, sans te parler de mes arythmies vitales, qui t’ont déjà donné tant de joies et de souffrances. Les tours de terre autour de sa toute puissante source lumineuse ne me sont vraiment pas consubstantiels. Pourquoi donc faire de cette coïncidence fantaisiste et insignifiante, que la planète soit revenue pour la vingtième fois depuis ma sortie du ventre maternel en position réputée identique par rapport au système solaire, un événement de ma vie ? Sans parler du vingt, dont on ne voit pas bien ce qu’il représenterait de plus que le sept, que le vingt-et-un trois septièmes ou que p fois racine carrée de treize ? Et si la justification ultime en est que j’ai vingt doigts, ce qui pourrait bien être en dernier ressort la force pythagoricienne de ces vingt ans mythiques, il y a tout de même un peu de poésie surréaliste à accorder un statut réel à une correspondance spatio-temporelle farfelue de mes doigts et du système solaire.

 

Ses doigts courant sur un clavier, ses doigts jouant de ma corde propre, je ne trouvais pas si incongru de les appréhender sur fond de système solaire. Mais plus que le fond, c’était encore la forme qui m’annihilait affectivement. Je n’ai jamais eu, même de loin, des qualités dialectiques comparables aux siennes, mais ce qui me bouleversait le plus était qu’une telle rhétorique argumentative pût émaner de ces lèvres aux commissures si élégamment dissymétriques, qu’il en était dérisoire de les qualifier de sensuelles. Je

 

ne suis jamais parvenu à me faire comprendre à ce sujet, me voyant renvoyé à chaque essai à mon hypothétique et pour le moins subtile misogynie. Tu ne t’occuperais pas, m’a-t-on parfois rétorqué, des lèvres d’un homme qui philosopherait de la sorte. Je ne sais trop, et si la morale et la loi de notre époque me l’avaient permis, j’aurais pu dire que cela aurait pu dépendre du grain de sa peau autant que de l’âge du dit homme. Mais pour ce qu’il en était d’elle, voir sourdre ce verbe, toujours aussi déroutant que méthodique et puissamment critique, de la somptuosité sensuelle de sa chair labiale me fascinait au delà du dicible.

- S’il fallait fêter à tout prix, reprenait-elle, coupant court à mes méditations sur la désinscription du verbe hors de sa chair, on pourrait s’égayer de manière plus diversifiée et plus imaginative. On pourrait faire l’anniversaire aléatoire. Chaque matin, tirer aux dés, aux cartes, ou à ce que tu voudras, pour décider que ce jour sera ou non dédié à remarquer plus spécialement mon existence que les autres jours. J’y inclurais bien l’interdiction, puisqu’il n’y a pas de plaisir sans interdit, du retour du même intervalle, comme on fait chez les dodécaphonistes. Ou alors, plus déterministe et plus pythagoricien, nous la jouer en mode pseudo-aléatoire. Un bel anniversaire arythmique, aux apparences imprévisibles, parce qu’il résulterait d’une fonction suffisamment imprévisible, aux variations d’apparence suffisamment chaotique, pour qu’on la puisse juger sans loi. A moins qu’on ne décide carrément de sortir de la croyance en la nécessité d’être soutenus par des nombres, quels qu’ils soient. Le soir avant de nous endormir, nous jugerions si le jour passé méritait pour l’un de nous d’être élevé à la dignité de jour anniversaire. Il y aurait là deux avantages : ça prendrait notre vie réelle en compte, et ça arriverait officiellement au moment naturel de toute commémoration, trop tard.

Je songeais, avec inquiétude et reconnaissance, à ce goût prononcé que je l’avais toujours vu manifester pour ce qu’elle appelait l’arythmie. Je lui avais d’ailleurs fait remarquer, pour une fois que je me croyais imprudemment capable d’être un soupçon plus subtil qu’elle-même, que son goût n’était pas tant pour l’arythmie que pour la brisure de rythme. Certes, elle détestait que nous ayons trois fois de suite le même contact, qu’il s’agisse d’un simple baiser, ou d’une communion plus profonde, séparés de deux intervalles égaux. Mais dans nos rythmes fusionnels, les séquences de pure arythmie restaient minoritaires, et s’inscrivaient comme des interludes entre ces moments aux rythmes bien typés, bien marqués. Ce qu’elle préférait alors, et à quoi elle avait su me convertir, c’était ce qu’elle appelait, je n’ai jamais compris pourquoi, l’amour à la Stravinsky. Il fallait changer de rythme au moment où l’on prenait conscience qu’on y était installé, au moment où on commençait en quelque sorte à le trouver naturel.

- La deuxième bizarrerie, mit-elle court à mes cogitations de percussionniste, c’est le fait même de « fêter ». Je te passerai pour cette fois sur le côté sinistre des obligations festives. Pour rappel, contentons-nous des grands classiques du genre, les supporters d’une équipe de foutre-balle fêtant la victoire de l’équipe dont ils sont les sectateurs, ou alors le repas de noces un peu avancé quand fusionnent dans l’harmonie vapeurs d’alcool, humour raffiné et vieilles rancœurs familiales, ou encore l’assaut de bon goût et d’intelligence de quasi toute une société lors de ce qu’ils appellent la trêve des confiseurs.

Dieu qui n’existe pas me soit néanmoins témoin que j’avais soigneusement évité de prononcer le terme incriminé. J’avais très bien perçu le dédain profond que lui inspirait la chose lors du dernier quatorze juillet, dont je lui concédais bien volontiers que le mélange insipide de prétention officielle et de sottise vulgaire n’était pas des plus enchanteurs. Mais son anniversaire, son anniversaire à elle, que je suis bien prêt à lui souhaiter, s’il lui en chaut, tous les racines carrées de deux ans, pourquoi donc ne pas en faire une fête ?

- La fête est le plus souvent haïssable aux gens de goût. Mais ce n’est pas tant son côté sinistre, voire dégradant, qui me fait problème, que sa composante commémorative. Notre époque est vraiment insolite sur ce point, en rejoignant sans doute bien d’autres en la matière. On y cultive par exemple des « lieux de mémoire ». Cela voudrait-il nous faire croire que les autres lieux non officialisés sont faits pour oublier ? Maintenant, si comme moi, tu ne saisis pas bien ce genre d’extériorisation, si tu ne vois pas bien ce que la mémoire a à voir avec le lieu, et qu’un événement du passé n’est nulle part puisqu’il est passé, tout comme un mort n’est plus réellement nulle part puisqu’il est mort… Mais revenons-en au fantasme de la commémoration. La commémoration est toujours déréalisante. S’il y a un jour représentatif d’un événement quelconque, c’est donc que les autres ne le sont pas. Commémorer ses morts un deux novembre, c’est désinvestir les autres jours de la détresse supposée consécutive à leur disparition. Cette affaire de rappel du travail de deuil épisodique et sur commande, le jour institutionnalisé, relève trop du faux serment de fidélité. Quand on sait que de plus les effusions se font devant des monuments vides de toute présence… Mes morts, vois-tu, je ne les retrouve pas dans une tombe aux jours dits, je les porte en moi quotidiennement, de manière latente ou explicite, c’est selon, tantôt légèrement, tantôt de manière virulente. Moi morte, mes cendres répandues, qui ne seront d’ailleurs miennes que par filiation douteuse, ne laisseront à quiconque aucun lieu où me retrouver. Ce qui me paraît la moindre des choses, puisque je n’existerai plus. Eh bien, moi vivante, j’accepte encore plus mal que tu me commémores. Je ne veux pas exister avec une pesanteur particulière ce jour là, parce que cela signifie a contrario une banalisation de mon être les autres jours. Je veux que tu ressentes mon anniversaire à chaque seconde, plutôt à chaque moment indéterminé de ma vie. Comme je sais bien que nul sentiment n’est susceptible de demeurer égal à lui-même, il est inévitable que tu me commémores à intensité variable, et sans doute parfois faiblement, quand d’autres joies de ta vie te ravissent. Mais que ce soit alors selon les variations d’un flux s’inscrivant dans ma vie réelle, et non une ponctuation arithmétique arbitraire et rythmée de manière primitive, comme les basses des musiques qu’on entend à la radio. Boum, boum, boum, dix-huit ans, dix-neuf ans, vingt ans, on perçoit tout de suite le déploiement de subtilité pour coller au réel. S’il te faut des mots et des actes rituels pour glorifier épisodiquement mon existence, souhaite-moi l’anniversaire lors de nos noces, quand ta semence jaillit en moi. Là, tu ponctues mon existence.

- La date portée sur ma carte curieusement dite d’identité,
poursuivait-elle, n’est même pas, comme je te le suggérais précédemment, celle du début de ma carrière. Pour autant d’ailleurs qu’on soit susceptible d’assigner une date précise à mon commencement, je dirais plutôt d’ailleurs à mes débuts, histoire d’en souligner la multiplicité. Je proposerais bien qu’on commémore plus logiquement la date de ma fécondation, mais on va aussitôt en faire une lecture en termes de prise de position sur l’interruption volontaire, comme on dit pudiquement. Aussi bien, mon vrai départ peut bien être estimé comme celui de la pénétration charnelle d’où résulta la fécondation subséquente. Et comme la dite pénétration n’était qu’un épisode de ce qui était encore à l’époque une histoire d’amour, on peut prendre mon commencement au choix la deuxième fois où mes parents se sont réconciliés, ou alors le jour de laPer2 fameuse et ridicule, comme il se doit, déclaration d’amour que ma mère fit subir inopinément à mon père, profitant honteusement de la moiteur insidieuse d’un soir d’été, ou encore la première fois où leurs regards incrédules se sont croisés. J’y préférerais encore le jour où mon père, lassé par la fidélité pesante et l’amour insistant de sa première femme grande et blonde, décida inconsciemment d’en revenir au modèle œdipien de sa mère, mignonne petite brune, genre dont ma mienne de mère fut l’un des plus exquis spécimen. Ce que je veux te dire, c’est qu’un commencement est toujours là pour en cacher un autre. A chaque injonction de commémorer, demande-toi ce qu’on veut te faire oublier d’antérieur, à chaque anniversaire, ce qu’on te somme d’oublier. La commémoration n’est jamais qu’enterrement, en grandes pompes comme il se doit, de la mémoire vive. Tu sais que je préfère au mauvais goût de l’enterrement, uniquement permis par une impuissance à imaginer le réel à deux pas sous terre, la réduction radicale de l’incinération, qui supprime le mirage des restes fictifs pour nous ramener à la seule survie réelle du mort, son existence continuée en nous. Incinérons donc le passé comme nous incinérons nos morts, par propreté, par respect pour eux, par respect pour lui.

Je n’ai qu’assez épisodiquement eu l’heur de rencontrer sa mère, je n’avais jamais pensé à la percevoir comme spécimen exquis de quelque genre que ce fût. Mais au fond, peu m’importait. Par contre, il m’était bien difficile de rester placide quand elle m’évoquait ainsi l’improbable succession de hasards ou d’avatars facultatifs qui avaient été nécessaires pour en arriver à son être. Comment donc concevoir qu’une existence aussi manifestement nécessaire à la justification esthétique du monde ait pu être issue d’un scénario aussi invraisemblable et décousu ? Ca me semblait une preuve suffisante de l’inexistence d’un quelconque dieu, qu’un tel périnée ait été le fruit hasardeux du croisement de deux regards qui auraient aussi bien pu à ce moment là s’intéresser à autre chose. Quant à songer qu’elle ait pu être le fruit d’une fécondation consécutive à une éjaculation au terme d’une intromission duellement désirée, cela me semblait ontologiquement obscène. J’ai toujours eu du mal pour mes proches, autant que pour moi-même, à les tenir pour ce qu’ils sont, issus d’un rapport sexuel. Alors l’idée de prendre pour date anniversaire le jour, à quelques rotations circumsolaires près, de l’éjaculation dont elle ou moi sommes nés, pour logiquement et ontologiquement fondée qu’elle soit, me laissait un arrière-goût de malaise ambigu. Un reste sans doute de cette délicatesse surannée qu’elle me reprochait parfois… J’en étais là de mes émotions diverses, quand elle reprit.

- Il y a autre chose de plus grave. Ne sens-tu pas dans cette codification étriquée du passé le goût malsain de ce qu’ils appellent les racines ? Les origines, perversion actuelle d’un présent qui ne s’accepte pas dans son incessante virginité. A tout prix, on veut rattacher ce qui est à ce qui n’est plus, et n’a de plus sans doute jamais existé tel que la commémoration le reconstruit, appauvri, coupé de tous les fils de son ancrage latéral, et surtout toiletté de toute ambiguïté. Regarde cette maladie bizarre de la recherche de son arbre généalogique. Les mêmes qui sont fâchés à mort avec leur cousin germain depuis qu’il est parvenu à offrir à la cousine Berthe un train de vie sensiblement supérieur à celui de leur petite famille, les mêmes qui trouvent que le vieux grand-père gâteux commence à s’attarder de manière bien pesante ici-bas, se mobilisent dans le culte des personnages fictifs qu’ils moulent dans les noms et les quelques qualités sociales vagues qu’ils croient connaître de leurs ancêtres. Passé bidon pour désinvestir un présent réel. Comprends-tu qu’il faut du passé faire table suffisamment rase pour donner au vivace aujourd’hui la virginité nécessaire à son épanouissement ? Qui me rabaisse la tête sur la table dès que je n’ai plus le nez collé sur mon passé supposé, fatalement toujours simplifié et trafiqué, veut surtout que j’oublie mon existence réelle, que je ne ressaisisse surtout pas la conscience de ce qu’ici et maintenant, je puis être source radicale du possible de tous les mondes à venir. Mes prétendus vingt ans n’ont d’intérêt que parce qu’ils m’ont amené là, et qu’ici et maintenant ton pouce et ton index droits ne pensent qu’à cette petite bande de chair entre mes jambes, grâce à laquelle je peux te soumettre à loisir. L’histoire de ton fantasme périnéal n’a qu’un intérêt documentaire, c’est une leçon de choses pour un cours de psychanalyse. Peut-être même cela pourrait-il être utile s’il s’agissait de te « guérir » d’un symptôme, pour autant que ce soit une idée consistante et judicieuse que de prétendre à une telle « guérison ». Mais pour toi et moi, ce qui fait notre réalité présente, ce n’est pas cette histoire, mais le fait que nous soyons tous deux tendus vers la rencontre de tes doigts et de ma chair. Et à cela nous donnons un sens et une intensité qui ne peuvent aucunement être rabattus sur une quelconque histoire. Loin de pouvoir se résorber dans une quelconque généalogie, ce qui est tend vers le devenir de son être, dans des glissements, mais aussi des refondations qui transcendent allègrement toutes les petites réductions historicistes. Tôt ou tard, par exemple, un enfant sain d’esprit envoie au rancart tout ou partie du projet fondateur dans l’esprit duquel ses parents l’ont conçu et éduqué. Il faudrait coprojeter plutôt que de commémorer. Tes vingt roses me plairaient tant si elles m’annonçaient plutôt les douze fois prochaines et roses pales où tu comptes m’honorer selon les voies traditionnelles, et les huit carmins profonds de l’indicible et néanmoins divine alternative périnéale.

 

Je devais pour le coup être aussi baccara profond que mes roses carminées. Penser que j’avais pu craindre un instant la froisser de ce rapport douze-huit, dans l’esprit somme toute comparativement assez innocent avec lequel je l’avais pensé. La nouvelle interprétation proposée me provoquait un double afflux sanguin, dans les deux centres de décision principaux qui avaient toujours été les miens... Il était bien vrai cependant qu’au fond, mon petit bouquet n’était pas fait pour commémorer un passé d’elle que je n’avais de toutes façons majoritairement pas connu, et qui de plus, bien que n’étant pas de nature jalouse, m’indisposait quelque peu dans la mesure où d’autres avaient pu être sans moi possesseurs, corps et âme, de ce qui se trouvait présentement être mon inscription dans le monde. Il était bien vrai aussi que, roses et rouges, ces fleurs n’avaient de signification qu’intentionnelles, et n’étaient bien proposées que pour en arriver là où elle disait, en tout cas pour en accompagner l’accomplissement.

- Un aspect très curieux et assez pervers de ces commémorations est le compte à rebours vers le jour anniversaire. C’est bien sûr mignon de voir un petit gars de dix ans comme ton frère cocher jour après jour les lignes restant sur son calendrier le séparant de ses dix ans. Un peu plus contestable, par l'échec ainsi dénoté, quand il s’agit des jours restant avant les grandes vacances. Mais quand tu vois les grands y jouer, c’est plus consternant. Tu connais l’histoire de cet artiste –c’est un nom qu’on attribue parfois de nos jours à divers inventeurs de gags, de bandes rayées, à des emballeurs sous draps ou autres acréatifs à l’imagination implosive– qui avait, grand effort de conceptualisation, inventé la machine à décompter les secondes d’ici à l’an 2000, apposé à un grand machin réputé culturel. Le grand machin ayant été mis en révision, la machine à rebrousser les secondes fut démontée, l’artiste visionnaire porta alors sa déception en justice. Car quand même, c’était une idée hautement ingénieuse que d’adapter le gadget style calendrier de l’avent, au grand compte à rebours de fin de bimillénaire. Ca semble être porté vers l’avenir, puisque l’on y compte les jours restant avant l’échéance choisie. Mais c’est être porté vers un avenir tout entier tourné vers un passé, d’ailleurs très hypothétique. Un signe incontestable qu’on y est dans du futur frelaté, est qu’on peut décompter des jours d’une échéance connue. Si elle est connue, c’est qu’elle est déjà codifiée, c’est donc qu’il ne s’agit pas de quelque chose de réellement à venir. Les véritables dates, elles, ne sont jamais connues d’avance, et ne peuvent dont être anticipées d’un décompte. Tu ne sais pas plus que tu mourras dans 14312 jours, que tu ne sais combien d’heures ou de minutes il nous reste avant que notre vie ne se réactualise en rose ou en carmin. Ainsi ces plaisantins sinistres qui décomptent les jours où les secondes d’ici le prétendu passage à l’an deux mille, par le fait même qu’ils décomptent une échéance sur un vieux boulier mythique suranné, montrent bien qu’ils sont tout entiers tournés vers le passé. Une venue annoncée, de manière générale, ne peut jamais être au mieux qu’une réécriture rétroactive. Mais il n’y a jamais dans la réalité la musique annonciatrice qui, par sa tension bien démonstrative force le plus obtus ou le plus inattentif des spectateurs du film à présager que le crime va avoir lieu. Personne n’attendait la venue de Freud, ni de tel autre que tu voudras. Il n’y a jamais d’étoiles annonciatrices de quiconque ni de quoique ce soit. Dès qu’il s’est agi de quelque chose de réellement nouveau, personne n’a jamais rien vu venir. Alors qu’il faut généralement beaucoup de temps pour que l’on se rende vraiment compte dans toute sa gravité qu’il s’est passé quelque chose de grave, nos esprits déformés par les effets conjugués du récit romanesque et des « flash-back » s’imaginent qu’on voit venir l’événement. Nos frères ânes voient, l’œil pointé vers l’horizon du siècle, le millénaire nouveau qui s’annonçoit. Mais il n’y a rien de tel à voir, qu’un mirage de mots et de chiffres.

 

Il est vrai que si j’avais eu à écrire le film de sa venue sur terre, j’aurais précédé de quelques mesures annonciatrices bien senties la première apparition visuelle de l’auguste bande charnelle de mes pensées. Encore qu’il y ait en moi une grande incertitude sur la tonalité idoine pour introduire, si j’ose dire, à la divine présentation. J’y aurais bien entendu quelque chose comme le prélude de Parsifal, mais les insensibles y auraient sans doute reproché une pompe excessive. Ou alors quelque chose de plus sublimement désespéré comme l’adagio du premier Rasumovsky. Mais la vérité incroyable était bien que le plus profondément religieux périnée du monde n’avait pas même été annoncé, et était advenu comme ça, par surprise, quasi par traîtrise. Oui, elle avait raison encore : rien de grand ne prit jamais la peine de s’annoncer.

La san-sylvestrie séculaire ou millénaire, poursuivait-elle, peut être l’occasion, comme l’annuelle, de boire un coup, ou d’embrasser la femme du cousin, pour les gens qui ont besoin d’une raison spéciale pour cela, mais elle ne recouvre rien de réel autre que sa propre coutume. Il n’y a pas plus de fin de millénaire qu’il n’y a de fin de siècle. Qu’il y ait des rythmes dans ce qui advient est une évidence. Que ces rythmes soient incommensurables, qu’ils s’interpénètrent, qu’ils forment un tissu complexe et enchevêtré, en est une autre. On peut s’étonner, dans notre époque si prompte à inventer des sciences de toutes sortes, concernant parfois des objets plus ou moins fantasmés, qu’on ne se soit pas encore sérieusement attelé à un des aspects les plus fondamentaux de notre réel, en constituant quelque chose comme une rythmologie générale. Mais pourquoi veulent-ils donc qu’il y ait une réalité quelconque qui soit atteinte par le fait qu’on se rapproche, dans un certain système de comptage, en une certaine base arithmétique, par rapport à certaines conventions arbitraires, partant d’un événement mythique dans le cadre d’une certaine croyance religieuse, d’un certain nombre ? Curieuse magie que celle-là. Qu’une époque se termine est toujours un peu une fiction de pensée, car tout se continue, les hypothétiques fins et les pseudo-commencements s’embrouillent inextricablement. On nous fera pour ces siècles-ci les subtilités usuelles des époques antérieures, du genre le vingt-et-unième siècle littéraire ne commença vraiment qu’en 2013, le vrai début politique du troisième millénaire eut lieu trois ans avant, sous le pont de l’Alma. On peut toutefois concevoir qu’un travail sérieux de la pensée puisse délimiter de manière conventionnelle des limites significatives bien que fictives. Mais pourquoi diable ces limites auraient-elles un quelconque rapport avec des comptages de rotation, dans un cadre culturel conventionnel spécifique ? Leur fin de vingtième siècle est le milieu du vingt-et-unième siècle indien. Quand nous entrerons dans l’an 2000, outre que ce ne sera en fait, complication arithmétique esthétiquement désobligeante, faute d’un zéro initial, que l’achèvement du supposé second millénaire, et non le début du suivant, d’autres en seront à leur deux mille cinquante sixième, et d'autres encore en deçà ou au delà. Allons-nous ethnocentriquement prétendre qu’ils se trompent, ou conviendrons-nous que si la fin de siècle des uns est le milieu de siècle des autres, c’est qu’en réalité il n’existe pas une telle chose ? On n’entre donc pas plus dans le troisième millénaire qu’on n’entre dans sa cent soixante trois million quatre cent huit millième seconde. Et rassure-toi, la sottise humaine y subsistera dans sa rassurante continuité.

Mon esprit s’embrouillait. Je songeais à d’autres limites, ô combien significatives elles aussi, mais qui ne me semblaient ni conventionnelles, ni fictives. De ces limites dont on sait avec certitude, en les transgressant, qu’on est dans l’ordre réel du monde, dans son accomplissement même, en quelque couleur que l’intrusion se fasse.

Pourquoi,coupa-t-elle mes errements, veulent-ils donc que le fait, qui est d’ailleurs à peine un fait, que le soleil ait accompli en base 10, tel ou tel nombre rond de rotations autour du soleil, depuis la date de la naissance faussement présumée d’un hypothétique fondateur de religion ait une quelconque signification, eu égard à la réalité historique ? Sans compter que n'ayant pas eu d'an zéro, la première journée de la première année du prétendu troisième millénaire ne pourrait guère prétendre consacrer que la mille neuf cent quatre vingt dix neuvième rotation circumsolaire depuis l'événement choisi, ce qui est certes plus poétique, mais rend moins bien en rêverie symbolique. L’an 2000, vois-tu n’existe pas, et il n’existera jamais. C’est une convention. Et comme toutes les conventions, elle possède ses dissidents, et n’est de toutes façons que locale et provisoire. A ceux qui voudraient banaliser l’affaire, dans le genre voilà bien des histoires pour une simple convention, celle là ou une autre, peu importe pourvu que nous sachions nous retrouver ensemble pour marquer le coup, je dirais mille fois non. D’abord, vous en faites trop, bien trop, pour que cela puisse encore être tenu pour un rendez-vous sympathique et inoffensif. Ensuite, pourquoi diable voulez-vous que nous ayons à communier universellement sur les lubies d’un décompte truqué propre à une civilisation, voire à une idéologie particulière, alors que bouddhistes, musulmans, ou encore mieux athées, et bien d’autres de surcroît, ne sont pas preneurs de cette fantaisie rotative ? Tout ce qui se commémore en foules est vulgaire, et pire encore. Votre entrée grandiloquente dans un futur hypothétique n’est jamais que du réchauffé, fantasme pauvrement imaginé de votre vision archaïque du présent. Si tu le veux bien, fondons le moment nouveau, dans une reprise de tous les commencements, à la couleur de ton choix d'entre ces roses.

Stupéfait, malgré l'habitude, de tant d'audace, je plantais là mes fleurs, me sentant redevenir intemporel face à l’obsolescence de ce millénaire imaginaire à venir. Je ne savais plus, je me perdais entre ces rotations inachevées monoculturelles qui hantaient mon esprit et cette proposition audacieuse, où il me fallait choisir les voies de l'éternel recommencement, si j'en comprenais bien le sens. Je sentais s’amplifier ce qui n’était encore provisoirement que fourmillements dans mes doigts, en mon esprit, et ailleurs encore. Me raccrochant illusoirement au vain espoir de rester maître de ma dignité vacillante, je me frottais les yeux de circonspection, comme il m'arrivait fréquemment de le faire dans ces moments trop fréquents de déroute où j’allais succomber sous les assauts inextricablement conjugués de sa dialectique et de sa chair. Comble de l'ironie, la pression de mes poings faisaient naître à ma vision de vertigineux phosphènes tournoyants, aux couleurs de l'alternative. Alors, dieu sait pourquoi, à l’instant même où j’allais inexorablement faillir, me vint à l'esprit la version carminée de l’aphorisme d’un grand penseur chrétien, qu’elle m’avait si souvent répétée que je la connaissais par cœur :

 vérité en deça du périnée, erreur au delà.


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