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SILENCE, ON TOURNE

SILENCE, ON TOURNE

Au fil des temps, la terre était devenue vraiment très bruyante. Une petite centrale nucléaire qui s’envoyait en l’air par ci, une petite vague mondiale de protestation sanglante pour cause de susceptibilité identitaire froissée par là. Dans l’intervalle, elle se permettait en outre, de plus en plus souvent, la fantaisie d’un petit tremblement de terre, au hasard, selon ses humeurs. Le plus souvent pas très long, mais parfois avec force beaucoup de Richter. Ça devenait vraiment difficile de reposer en paix, même dans les cimetières. Le silence éternel des océans, ou autres espaces infinis, s’il avait jamais existé, n’était plus que mythe ancien. Les eaux, devenues de couleurs variées, redoublaient de flops retentissants. D’avions de ligne en satellites de télécommunications, les flots protestaient mollement à chaque débris de n’importe quelle avancée technologique qui retombait de l’espace en morceaux. Pour les ouïes les plus fines, rescapées miraculeuses des casques, des amplificateurs et des discours politiques, il y avait plus subtil. Par exemple, pour qui gardait une oreille délicate suffisamment sensible dans les graves, on pouvait percevoir la basse puissante du vagissement de ceux qui criaient famine. L’oreille derrière la porte, on pouvait distinctement deviner le vacarme assourdissant de l’impuissance silencieuse de tous les opprimés. Un beau capharnaüm sonore…

Pendant ce temps, Dame Lune, avec belle équanimité, assurait, de manière aussi élégante que discrète, sa mission rotative dont l’ingrate terre ne mesurait pas pleinement le rôle fondamental pour l’harmonie du monde. Côté poésie, qui d’autre qu’elle aurait su inspirer ces beaux et lugubres chants plaintifs des chiens et loups angoissés, la nuit, sous cette froide et bouleversante clarté qu’elle dispensait selon son cycle régulier ? Côté démonstration de puissance, qui d’autre aurait su ainsi balancer les océans en marées qui organisent la vie des hommes de mer, et des autres à l’occasion ? Tout coiffeur honnête, ayant patiemment surveillé la pousse de cheveux, vous confirmera l’incidence incontestable des périodes lunaires. Tout agriculteur éclairé vous confirmera même constat sur les plantations. Quant aux sages-femmes, elles auraient tant à dire sur les bienfaits et maléfices, parfois simples malices, de la belle Sélène… Peu d’hommes auront toutefois eu le courage, face aux dénégations niaises des sceptiques, de porter témoignage. Quelques-uns, tel Rudolf Steiner, eurent cette audace. Seuls quelques voyants minoritaires, errant par inadvertance sur terre, auront eu, tel Baudelaire, la sagesse d’en commémorer les bienfaits. Dans sa tranquille sérénité, cependant, comme tous les vrais sages, elle ne prenait guère ombrage de tant d’ingratitude et de mauvaise foi. Elle n’était guère importunée que par la vulgarité irrémédiable de ce vacarme terrestre permanent. Loi de la nature, ce sont toujours les plus grossiers les plus bruyants…

Alors notre bonne lune, pourtant réputée pour sa placidité, finit un jour par perdre patience. Une nuit de clair d’elle-même, puisqu’il n’y avait guère qu’à cette occasion qu’on daignait se calmer légèrement et y prêter attention, elle se permit une remarque à mi-voix. On a beau avoir goût du silence, il faut bien qu’un jour ou l’autre vérité se dise. Comme pour ses autres ses manières de faire, elle resta elliptique… En tout cas, des philosophes non universitaires, des artistes non subventionnés, des poètes non académiciens, et autres oisifs de même acabit, qui passaient par là, prétendirent l’avoir entendu murmurer, d’une voix feutrée aux résonnances mystérieuses : « Silence, on tourne ». Bien sûr les gens sérieux, ceux qui concluaient les affaires graves, haussèrent les épaules. Il leur arrivait à eux aussi de tourner, mais bruyamment, et avec la conviction profonde d’avancer vers l’avenir Ils en conclurent qu’il n’y avait décidément que les illuminés pour divaguer à ne rien faire sous clair de lune.

La terre, en bonne politique, décida donc de commencer à jouer l’ignorance. Que de problèmes dont on parvient à se débarrasser ainsi, en laissant tranquillement le désastre se perpétrer tandis qu’on regarde de l’autre côté ! Mais, l’autre, aussi insolente qu’inopportune, continuait pendant ce temps à tourner obstinément, avec sa dignité ostentatoire. En un second temps, puisque ces âneries perduraient, on passa au second niveau, le mépris affiché. Oui, oui, on avait bien entendu ce que rapportaient délirants et asociaux. Pour bruyant qu’on soit, on n’en pas forcément sourd. Mais qu’avait-on de sérieux à fournir comme témoins de cette stupidité ? Quelques littératreux ésotériques, qui aussi bien, vous faisaient à l’occasion, entre autres inepties, parler les fleurs et les nuages… Alors, sourions un court moment de ces inepties, et retournons œuvrer à l’exploitation de tout ce qui peut l’être.

Cependant, la rumeur tenait bon. Il y avait même de simples insomniaques, par ailleurs honorablement connus et dotés de métiers sérieux, donc au-dessus de tout soupçon quant à d’éventuelles tendances élégiaques, qui confirmaient. Alors, même si la première attitude adéquate est le dédain, on ne peut s’y tenir très longtemps. Il faut quand même savoir réagir quand ça devient nécessaire. Il faut bien à un moment donné passer à la lutte ouverte. Il y a des ennemis qu’on n’a pas choisis, parce qu’ils ne servent à rien. Mais si c’est eux qui vous ont choisi, il faut bien finir par s’en occuper. Même si l’on avait caressé l’espoir de s’en sortir à moindres frais, il faut se résigner à y aller. Alors, on commence par investir dans la menace. Au début, feutrée, on inquiète insidieusement, dans l’espoir que l’autre n’osera pas aller plus avant. Avec quand même, pour le plaisir, mais aussi pour l’efficace, une petite pointe méchante de sarcasme.

La terre se moqua donc : « — Ah bon ? Et tu appelles ça tourner, présenter toujours la même face à tes spectateurs ? Donc, tu tournes, mais personne n’y peut rien voir ? C’est quand même l’équivalent chorégraphique des peintres qui vendent une toile blanche.» Là, la lune en resta coite, comme il fallait d’ailleurs s’y attendre. L’autre, du bas de sa suprématie tonitruante, se galvaudant dans sa vulgarité, ne se donnant même pas la peine de cacher ses pustulances humaines, et qui prétendait donner des leçons de révolution sur une manière de tourner trop subtile pour elle ! Car, quoi qu’elle en dise avec malveillance, c’est affaire professionnelle, toute en délicatesse, que de parvenir à tourner de manière si adaptée autour de son partenaire qu’on finit par lui en faire oublier le mouvement. La rotation lunaire, coordonnée à sa rotation, est affaire de grande précision. Elle préféra donc d’abord la dignité et continua avec sa majesté discrète à tourner, en parfaite synchronisation, sur elle-même en même temps qu’autour de l’autre excitée, qui avait pour elle le pouvoir de la gravité. Toujours le même schéma, le pouvoir central aux plus bruyants, même s’ils sont les plus bêtes.

Question bruit, ça ne s’arrangeait pas du tout. Des engins volants de genres divers propulsaient des décibels dans tous les sens. Bombardements par ci, pacifications par là, toujours pour la justice, la liberté, le progrès, enfin pour quelque chose de bien qui en valait la peine. Quelle satisfaction morale, de perpétuer les saccages pour l’avenir du monde… Des catastrophes en tous genres, voulues, ou parfois conséquences secondaires imprévues, que des philosophes facétieux appelaient ruses de l’Histoire, et les militaires, tout aussi malicieux, dommages collatéraux. Ça éblouissait et tonitruait tellement que, pour reconnaître que sous tout ce fatras, il y avait quoi que ce soit d’ordonné, il fallait vraiment l’avoir appris dans les livres. Une sorte de bouquet final, comme on dit pour les feux d’artifice, mais qui n’en finissait pas, conçu par un artificier fou.

Il y a clairement deux manières de tourner. L’une, à l’antique, façon aristotélicienne, pour la perpétuation de l’harmonie éternelle. L’autre à la Hitchcock, essayer de ne pas se faire éjecter du manège devenu fou. « Pour moi, c’est l’harmonie, songeait la lune. Si l’on ne tourne pas en silence, avec la dignité adéquate, on n’a aucune chance de quoi que ce soit à la profondeur du geste. » Au cinéma, on avait compris çà dès le début. Toute saisie, toute « prise de vue », comme on disait parfois, commençait obligatoirement par la formule magique : « Silence, on tourne ». Quasi l’équivalent du « Dieu est grand » quand on veut appréhender l’invisible d’une manière plus intellectuelle. Mais la terre, depuis longtemps, n’avait plus souci ni du visible, ni de l’invisible. Elle n’avait plus cure, depuis longue lurette, ni de comprendre, ni d’être comprise. Voilà longtemps qu’elle n’avait plus idée de ce que pouvait être une prise de vue, et encore moins du recueillement nécessaire pour la préparer. Elle n’était plus capable que de tournoyer bruyamment comme un pantin ivre et pitoyable, tout en faisant semblant de l’ignorer. Elle tentait de faire accroire des inepties à qui voulait bien faire y prêter oreille. Un certain nombre de ses parasites de surface tentaient de lui porter secours, en inventant des trucs insensés pour amortir le bruit. Progrès éternel, sens de l’Histoire, avenir forcément radieux, bonheur garanti pour tous ceux qui giteraient dans la pensée correcte du moment. En réalité, bruit et fureur. Ce n’était même plus une histoire de fous, plus rien que de la folie sans histoire. ;

Mais, c’est une constante chez les dérangés, la vieille croûte n’aimait pas qu’on la dise folle. Et la lune commençait vraiment à l’agacer, avec sa posture insupportable de sagesse discrète. Les bruyants et les excités n’aiment pas qu’on prétende jouer la tranquillité. Alors, la terre décida de partir en guerre sainte contre la lune, cette prétentieuse empêcheuse de ravager  en rond. Elle mobilisa, comme elle le faisait en ces occasions, ses parasites de surface, dénommés sapiens par antiphrase. Toujours à se détruire entre eux, mais toujours partant pour unir leurs forces contre un bouc émissaire dûment identifié. Mort à la lune donc. Et pour cela, accusons là de toutes les perversités. On mit au point les « éléments de langage », comme on dit de nos jours. Sa clarté cyclique bidonnée, lumière de seconde main. Le clair de lune prétendument si romantique n’est jamais qu’un plagiat. En plus, chacun sait que c’est l’éclairage de tous les méfaits. Qui sait combien de crimes aussi clairs-obscurs qu’odieux perpétrés sous la protection des chats-huants de pleine lune ? Quant aux marées et autres forces gravitationnelles, mouvement et masse terrestres suffisaient à les expliquer. Silence-on-tourne, honteuse mascarade pour justifier toutes les ignominies.

Il y avait cependant, comme à l'accoutumée chez les excités de surface, polémique entre les diverses solutions possibles. On aurait pu simplement mettre un écran devant pour l’empêcher d’être visible, et surtout de manifester ses prétendus effets.  Certains suggéraient une sorte d’emballage géant, à la Christo. Pourquoi ne pourrait-on oblitérer la lune, comme on l’avait fait du Pont-Neuf ou du Reichstag ? C’est juste une question d’échelle. Mais il y avait des objections. Les uns, se plaçant d’un point de vue strictement moral, estimaient que c’était une solution d’amateur, peu pédagogique, pour ne pas dire esquive de lâche qui craint l’affrontement. Les autres que tout escamotage est périlleux : l’esquive a souvent pour effet pervers de souligner ce qu’on prétendait occulter. On ne cherche jamais autant en direction d’un astre que pendant ses éclipses. L’absence est souvent plus pesante que la présence.

Restaient des méthodes plus brutales pour contrer l’insolente. Aller la coloniser, pour y répandre désolation normale, comme sur terre, passait pour une solution juste et équilibrée. Mais il y avait déjà tant à faire au rez-de-chaussée. Démonter en petites caisses les centrales nucléaires d’ici-bas, pour aller les reconstruire là-haut. Des humains un peu allumés avaient déjà transplanté comme ça des châteaux d’un endroit à l’autre. Les vrais politiques rechignaient quand même à balader les centrales. À part la difficulté technique, il leur paraissait inopportun d’éliminer du système d’en bas sa dimension fondamentale d’insécurité. Pour le maintien de ce que le pouvoir appelle cyniquement l’ordre, il faut tout de même maintenir quelques menaces de dangers, réels ou imaginaires, mais bien présents aux esprits.

Des farfelus, ou alors des gens au sens symbolique fort, parlaient de la rendre définitivement ridicule en l’immobilisant une bonne fois. Silencieuse peut-être, mais condamnée à ne plus tourner. Sur ce projet toutefois, il y avait une sérieuse difficulté. Quelle région terrestre accepterait au-dessus de sa tête une telle inutilité, arrogante bien que géostationnaire ? Même contre indemnisation, aucune région défavorisée ne se portait volontaire. Restait alors la bonne vieille méthode terrestre, la méthode forte. Faire voler tout le caillou en éclats si nombreux que les retombées n’en seraient pas dangereuses. Si l’on réquisitionnait tous les pays qui se fignolaient, pour le triomphe de leur bien réciproque, des engins de destruction divers, autorisés ou clandestins, il devait bien y avoir de quoi ramener l’autre vaniteuse à l’état de poussière dispersée. La formule d’Audiard était redevenue slogan de sauvegarde antilunaire sur toute la Terre : « Moi quand on m'en fait trop j'correctionne plus, j'dynamite... j'disperse... et j'ventile... »

Mais si la terre savait à la rigueur disperser efficacement, elle en avait déjà fait preuve, elle s’illusionnait grandement sur ses capacités de ventilation. Avec un peu de lucidité, elle aurait dû prendre conscience de cette incompétence, bien avant Tchernobyl. Dame lune, sous ses airs benêts, saisissait bien mieux les possibilités, et avait plus d’un tour dans sa pénombre. Il faut toujours se méfier des êtres qui se réservent une face cachée, et qui parviennent à tourner sur eux-mêmes sans que ça se voie. Petite, sereine, magnanime en temps de paix, mais sachant être sournoise à travers sa petite clarté discrète, si les circonstances l’exigent. Dans sa haute sérénité rotative, elle n’oubliait pas ses pouvoirs discrets, que la grosse rustique du bas aurait mieux fait de ne pas perdre de vue. Pourtant, de calendrier des marées en calendrier des semis, ils auraient quand même bien dû garder en mémoire avec quelle aisance elle pouvait soulever les océans, favoriser les germinations, déboussoler les êtres vivants à distance, et autres amusements. Mais voilà, c’est toujours la même chose, tant que l’autre n’a pas clairement et violemment manifesté sa puissance, on préfère se rassurer et la sous-estimer.

En sa grandeur sérénissime, Dame sélène était cependant apte à faire la part des choses. En elle-même, la grosse bleue n’était ni si vilaine, ni si méchante, du moins à l’origine. De beaux paysages diversifiés, avec une gamme étendue de tableaux, du tendre au somptueux, il s’en serait finalement fallu de peu qu’elle eût été en état de jouer les grandes sœurs protectrices. Elle fourmillait en outre d’une multitude de créatures ravissantes et surprenantes, de Bel-Argus en caméléon casqué. Ce qui la rendait insupportable à fréquenter, c’était la présence des teigneux de surface, aussi moches que vaniteux, verbeux, bruyants, haineux, et surtout stupides. Ces demeurés allaient jusqu’à se croire l’espèce élue en perspective de quoi tout le reste aurait été conçu. Ils avaient un schéma mental curieux d’un être supérieur qui les aurait créés à son image. Le pauvre. Outre que le dispositif n’était pas bien clair, et douteux dans sa possibilité même, on se disait que tout supérieur digne de ce nom aurait certainement eu honte d’avoir commis une telle bévue. N’empêche que la terre aurait sans doute était belle, désirable même, pour peu qu’elle ait pris peine de se laver la tête. Quand on a des poux, on se soigne.

Aussi, mue par une sorte de solidarité familiale, la lune se dit que c’était à elle de pousser la grande sœur à l’hygiène, et pourquoi pas, au moins une première fois, de la pousser elle-même sous la douche. Elle avait les moyens de jouer efficacement les Marie-Rose. Soulever les océans était pour elle routine quotidienne. Il suffirait une bonne fois de soulever les eaux un peu plus haut et de relâcher sans prévenir. Toutes les vilénies de surface seraient définitivement balayées. Les choses les plus importantes, jolis vallons, forêts majestueuses, et autres beautés d’en bas, s’en remettraient vite. Toute l’opération pouvait, de plus, être menée avec un niveau de bruit tolérable. Aucune difficulté, car en fait elle avait toujours pris soin de faire marées avec délicatesse. Elle pouvait bien sûr faire beaucoup plus fort et beaucoup plus brutal. Les ignares pseudo-sapiens s’étaient imaginé expliquer son pouvoir d’une manière un peu poétique, qui traduisait bien leur incapacité à comprendre quoi que ce soit. Un charabia tortueux, ils appelaient ça une loi, dans laquelle ils faisaient intervenir les masses respectives, et de manière plus déconcertante, mais finalement assez divertissante, l’inverse du carré de la distance. Pourtant, leur propre expérience aurait dû leur enseigner que l’attraction de deux êtres n’a rien à voir avec leur poids, les plus gros ne sont pas forcément les plus attirants, et que la distance qui les sépare, même après avoir subi les contorsions mathématiques qu’on voudra, n’a rien à voir dans l’affaire. L’attraction est d’abord histoire de mystère, mais aussi de motivation, de conviction, de volonté. Pour cette fois la belle Sélène, toute débonnaire qu’elle avait réputation d’être, n’en manquait pas. Elle s’était résolu au grand nettoyage, et, toute volonté bandée, jeta un dernier coup d’œil sur le désastre d’en bas pour voir dans quel sens il valait mieux relâcher la déferlante. À cette occasion, elle aperçut, vraiment par hasard, une de ces ravissantes saynètes terrestres, dont elle avait fini par oublier l’existence. Pourquoi ce détail là, à cet infime endroit précis, parmi le ravage ambiant ? On ne sait, mais les plus belles choses et les plus improbables rencontres adviennent la plupart du temps de manière fortuite.

Petit tableau du genre naïf, sur ce minuscule carré de terre dont le contrôle avait, provisoirement sans doute, échappé aux puissants et autres nuisibles. On frôlait la mièvrerie, c’en était quasi indécent, mais bien touchant tout de même. Tendre bord de ruisseau en creux de vallon, une maisonnette genre « petite maison dans la prairie ». Papa taillait avec amour et compétence les rosiers couleur abricot clair encadrant le portillon. Maman, présence discrètement radieuse allongée sur l’herbe basse, dans sa longue et légère robe surannée à petites fleurs, continuait à écrire son recueil de ballades en hommage aux promesses du monde. Fleurette, c’était le nom de la petite, du petit haut de ses deux ans craquants, la frimousse tournée vers le ciel, découvrait avec étonnement et émerveillement qu’on pouvait voir dans le ciel un joli croissant blanc, en plein jour, loin au-dessus des arbres. Bel Argus et caméléon casqué, déjà nommés, étaient bien sûr de la partie, cliché oblige. Le premier virevoltait gracieusement de la mère à la fille, le second, effrayé se  réfugiait tremblant derrière le montant du portillon. Alors, même avec raison globalement valable de se révolter, on doit conserver l’essentiel, surtout s’il reste d’exception. Il faut savoir préserver le milligramme de divin parmi les tonnes de monstruosités. Les dégâts collatéraux, c’est bon pour les militaires et les politiques. La lune s’en trouva toute désemparée. Karcheriser la surface de la terre pour la débarrasser de ses parasites pustulants et tonitruants, oui. Mais commettre le sacrilège de porter atteinte à toutes ces petites merveilles cachées qui s’épanouissent en toute discrétion, en une myriade d’endroits insoupçonnables, non. Empêtrée dans la contradiction, elle faillit en avoir un petit décalage de synchronisation entre ses deux rotations, mais, heureusement, les grands artistes parviennent toujours à intégrer les petits ratés en coquetteries voulues pour mieux faire valoir la perfection.

Problème complexe, même pour une méditative, il fallait voler au secours de la grande sœur, et procéder au grand nettoyage de l’espèce nuisible en tant que telle. Ce obstant que dans de nombreux recoins, il y avait de la beauté, de l’amour, du magique à préserver. Elle avait beau être subtile, et plus puissante que supposée, la déferlante sélective, elle ne savait a priori pas faire.  Elle commençait à se demander s’il n’allait pas falloir se résigner à tourner avec silence et dignité autour de ce bazar infernal, comme si de rien n’était. Autant demander à un soliste de jouer sa sonate près d’une piste d’aéroport ! Longuement perdue dans ses interrogations lunaires, selon un rythme d’une lenteur mensuelle majestueuse à décontenancer les excités d’en bas, elle finit par y voir clair, comme il finissait toujours par advenir. Liquider sauvagement les hommes d’un raz-de-marée radical serait certes remède radical aux nuisances, leur mythologie d’ailleurs comportait déjà de tels épisodes, mais c’était là méthode lunairement déshonorante. Par contre, se trouvant précisément en phase de son propre clair, il lui vint à l’esprit d’en utiliser toutes les ressources subtiles. Il y avait là un moyen d’agir autrement efficace et nuancé. Car la lueur claire obscure émanant de sa sérénité était douée de grands pouvoirs qu’on sous-estimait souvent. Pourtant, bien des êtres se trouvaient, sous cette influence, les uns angoissés, les autres rassérénés.

Elle allait donc travailler sa clarté dans la nuance, de manière différenciée selon qui la recevrait. Les niais s’imaginaient, qu’à l’instar des moyens rudimentaires d’éclairage conçus par les terrestres, une lumière donnée éclairait tout de même manière. Pourtant, il est bien connu des professionnels que le même éclairage peut défavoriser tel objet, et, dans le même temps, faire valoir tel autre sous ses meilleurs atours. La lampe conçue pour valoriser l’entrecôte n’est pas la même que celle du rayon légumes frais. La moindre expérience intellectuelle est suffisante à montrer que les lumières spirituelles n’éclairent pas également les uns et les autres. Qu’un sourire n’irradie pas de même manière les uns et les autres. Certains restent désespérément dans l’obscurité face aux créations les plus éblouissantes. D’autres, à l’opposé, sont sensibles à l’émergence de la moindre lueur. On pouvait donc très bien entreprendre un sauvetage terrestre par émanation d’un clair de lune à réception différenciée. Rien là qui dépassât ses  facultés usuelles.

Douce Sélène, renonçant, en tout cas provisoirement, à la méthode tsunamique, conçut alors un plan subtilement élaboré de sauvetage terrestre par illumination nocturne à effet diversifié. Ce n’était pas pour rien que ses admirateurs la surnommaient belle-de-nuit, non parfois d’ailleurs sans un soupçon de perfidie. D’autant qu’elle savait être tout aussi émouvante de jour. Comme une dame de nuit, elle savait du même regard, ou plutôt de la même lueur, indigner les uns et ravir les autres. Elle y alla donc avec une générosité non exempte de perfidie, comme c’est souvent le cas de toute générosité, de clairs de lune aussi somptueux que surdéterminés. Les centrales nucléaires en avaient, pour des raisons incomprises des experts, des ralentis dans leurs réactions en chaine. Les obus redresseurs de torts en rataient le mal qu’ils étaient censés détruire, même quand ils émanaient d’un pouvoir œuvrant pour la justice et la liberté. Les poireaux et navets poussaient deux fois plus vigoureusement dans les jardins ouvriers que chez les grands maraichers à pesticides massifs, et les grandes exploitations de génétiquement modifiés périclitaient. Les grandes tours délirantes des mégapoles hideuses prenaient enfin l’apparence de ce qu’elles étaient, des manifestations grotesques et dérisoires de vanité paranoïaque. Tandis que les petites maisons à jardinet rayonnaient discrètement de leur béatitude tranquille. Et ce n’étaient plus les chiens, mais les financiers délirants et leurs acolytes qui gémissaient leur désespoir au clair de lune.

C’est ainsi que la vraie puissance de vivre réapparut petit à petit, d’une occurrence à l’autre de la plénitude lunaire. Elle apparut clairement, même de jour, comme ce qu’elle avait en fait toujours été, l’apanage des modestes et des introvertis, pour ne pas dire des silencieux. Les hommes, surtout les femmes, commencèrent à s’acclimater à l’idée. Susan Cain écrivit Quiet. On comprit de mieux en mieux tout ce qui oppose à jamais le pouvoir de la puissance, que seuls les impuissants revendiquent bruyamment un quelconque pouvoir. Comme l’avait promis la religion, mais sans qu’il y ait eu besoin de ses détours farfelus pour tenir promesse, les anciens premiers redevenaient les derniers qu’ils avaient au fond toujours été, et réciproquement. Jusqu’à ce que finalement tout classement ordinal ait perdu son sens. On en revint au vrai sens de ce qu’une révolution peut-être, tranquille et perpétuel ressourcement dans l’accomplissement serein de ce qui est. On réserva l’émission de toute sonorité aux deux seuls cas qui vaillent, sans qu’il y eut pour cela besoin d’en passer par l’ancienne habitude perverse et stupide d’en faire une loi. D’abord, chuchotement de rigueur pour la transmission des messages qui n’ont pu être délivrés par écrit, car il n’y a de vérité que transmise avec discrétion. Secondement, mais principalement, qu’il est du destin de tout bruit de prendre épanouissement musical. L’adagio de la sonate au clair de lune devint l’hymne officiel de la terre. C’est enfin avec la tranquille félicité du bonheur accompli que dame Sélène, reprit sa mission éternelle. La tranquille quiétude de ce qui n’a pas besoin de vacarme pour exister. Qui n’a besoin d’écraser personne de ses solutions pour qu’être et justice s’accordent en orbite stable. Mais, de même qu’elle s’accordait quelque petit écart elliptique dans sa rotation, n’étant pas naïve, elle se gardait discrètement l’opportunité à chaque phase de différencier, si besoin était, les destinations de sa lueur.

C’est depuis ce temps que chaque être qui veut être au clair avec lui-même, se place au moment propice de pleine lune sous la lueur sélène. Et là, tous ceux qui s’offrent avec honnêteté, peuvent prendre avec reconnaissance juste mesure d’où ils en sont de leur lumière propre.

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