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Blondlot Grandeur et décadence des Rayons N

ou
les vicissitudes de la connaissance scientifique


Une découverte rayonnante

     Début 1903, René Blondlot était un homme heureux. Professeur de physique à l'Université de Nancy, honorable correspondant de l'institut, il bénéficiait d'une certaine renommée. Et c'est alors que commença la triste affaire des rayons N.
     Le 2 février, il adresse une communication à l'académie des sciences, concernant sa découverte de la polarisation dès leur émission des rayons X.
     Le 23 mars, il apporte une rectification : les rayons polarisés mis en évidence ne sont pas des rayons X, mais une nouvelle espèce de rayons, capables de traverser le bois, l'aluminium, le papier noir.
      Le 11 mai, il en indique une nouvelle propriété remarquable : ces rayons, invisibles en eux-mêmes, sont capables d'accroître la luminosité d'une lumière de faible intensité, ou encore l'éclat des corps phosphorescents. Des photos attestent de cette différence. Autre effet, physiologique cette fois, l'oeil soumis à ce rayonnement devenait plus sensible à la lumière.
      Le 26 mai, il les baptise "rayons N" en hommage à la ville de Nancy. Il apparaît que des corps divers seraient capables d'émettre des rayons N : une lame d'argent chauffée au rouge, la lampe "Nernst", le soleil, des "cailloux ramassés vers quatre heures de l'après-midi dans une cour où ils avaient reçu des radiations solaires", divers corps comprimés, etc. Ces rayonnements, par certaines de leurs caractéristiques, rappelaient des travaux célèbres comme ceux de Bécquerel ou ceux des Curie, ce qui les cautionnait implicitement.
      Le 29 février 1904, Blondlot découvre une variante aux effets inverses (atténuant la luminosité), les rayons N1.
      L'accueil fait à ces découvertes fut assez favorable. La réputation du savant, le sérieux apparent des expériences, toutes susceptibles, comme il se doit, de vérifications, la mode aux rayonnements de toutes sortes, tout donnait confiance en cette nouvelle victoire de la science. L'académie des sciences décerna son prix à René Prosper Blondlot.

 

 

Un américain mal intentionné

     En février 1904, l'américain Robert W. Wood publie dans "Nature", le compte-rendu consternant de sa visite à Nancy.
      Invité à sa demande comme observateur, il s'était conduit comme un malotru, et était parvenu à subtiliser le prisme d'aluminium censé produire les rayons N, sans que cela change quoique ce soit aux résultats prévus de l'expérience. 
      A sa demande, de nouvelles expériences sont menées, concluant au côté totalement imaginaire de la découverte.
      Comment peut-on donc découvrir et vérifier ce qui n'existe pas ? Comment une telle "erreur" avait-elle pu être possible ? Car René Blondlot, comme en attestait sa carrière antérieure,  n'avait rien d'un mystificateur.


 
Il y a donc, selon Rubens et Lummer, nécessité de réaliser des expériences "dans lesquelles l'observateur ne serait pas au courant de ce qui se ferait et -car il faut tout prévoir- dans lesquelles même l'aide (...) ne saurait pas lui-même ce qu'il fait".


L'auto-suggestion inconsciente

     Wood n'est pas là seulement pour condamner. Il tente de comprendre. Il en arrive à une conclusion fondamentale : il est nécessaire que les observateurs ignorent ce qu'ils doivent voir, car tout le monde a tendance à "favoriser" la perception de ce qu'il attend. Ainsi les photos : sans qu'on puisse incriminer quiconque, si certaines photos donnaient des lumières plus lumineuses que d'autres, c'est que le photographe, attendant une luminosité plus forte, avait tendance à prendre un temps d'exposition plus long, les moyens techniques de l'époque n'étant pas très précis en la matière. Il faut alors parler de l'inconscient de l'observateur et de ses croyances. Ainsi se trouve confirmé ce que nous enseigne déjà l'étude de la simple perception : on voit ce qu'on a envie de voir.
     Mais comment peut-on alors parvenir à des résultats concordants, obtenus éventuellement par des méthodes différentes ? C'est que l'autosuggestion, par sa grande constance, est capable de donner des résultats systématiques...


Les photos mettant en évidence
le renforcement de luminosité
d'une flamme de bougie
par les rayons N

Bougies

Vérité et nationalisme
Prussien

      Le fait qu'elles soient justifiées n'empêche pas que les attaques contre Blondlot s'inscrivent dans des conflits de nationalité. Wood était américain. Ses critiques sont relayées par des allemands, Rubens et Lummer, alors que l'accueil est en un premier temps beaucoup plus favorable en France.
      Les rayons N n'étaient plus qu'une découverte française, relayée par des chercheurs français: Charpentier pour leur rapport avec le système nerveux, Meyer sur l'émission par les végétaux, Lambert sur l'émission par les ferments solubles. Broca, agrégé de physique à la faculté de médecine, Jean Becquerel, fils du découvreur de la radioactivité, assistant au Muséum d'histoire naturelle, Colson, professeur de chimie à l'école Polytechnique, Bagard, professeur à la Faculté des sciences de Dijon, fournissent entre autres leur contribution à l'étude des rayons N.
     Mais à Bruxelles, en septembre 1904, la communauté scientifique européenne s'accorde sur l'échec général des recherches. Aucun allemand n'était présent, manifestation du mépris que les recherches de Blondlot rencontraient outre-Rhin.

     Un beau matin, Guillaume II aurait envoyé un message au physicien Rubens : " Sa Majesté l'empereur a entendu parler des rayons N. Sa Majesté serait désireuse de voir les expériences concernant cette question et vous prie de les préparer pour demain matin".  Rubens aurait alors travaillé toute la journée et toute la nuit sans arriver à aucun résultat. Berget, professeur à la Sorbonne en concluait : "C'est de cette époque que date l'opinion hostile qu'il (Rubens)  a exprimé à divers congrès".
     Mais l'anecdote était probablement fausse, et Rubens envoya une lettre de protestation énergique à la "Revue scientifique', précisant qu'il lui avait fallu plusieurs mois pour conclure à l'inexistence des rayons N. Berget lui-même n'y croyait guère, mais on ne plaisante pas avec l'honneur national...

Les modes scientifiques

     La science n'échappe nullement aux modes et aux idéologies. Début vingtième siècle, l'air du temps était au rayonnements. " Les découvertes successives des radiations infrarouges et ultraviolettes, de toutes les radiations invisibles, des rayons de Röntgen, des rayons uraniques, enfin des radiations émises par le radium, l'actinium, etc., et de toutes celles qu'on rencontre aujourd'hui par toute la nature (...), toutes ces découvertes avaient tourné les recherches des savants vers des voies de ce genre et préparé les esprits de tous à accepter sans surprise, à attendre même comme une conséquence logique l'apparition de nouvelles espèces de radiations." (La revue scientifique, 1904). Homme politique, savant, chanteur à la mode ou autre, il n'est pas si facile d'échapper au "Qu'est-ce qui se fait en ce moment ?".

 

 
     " Je crois que les rayons N existent, et j'ai grande confiance dans les travaux de M. Blondlot"
     Berthelot, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.
La parole du maître

     La vérité doit pouvoir être retrouvée librement par chacun qui s'en donne les moyens, et nul n'en est le détenteur officiel. Autrement dit, "l'argument d'autorité" n'a en soi aucune valeur, et quelque chose n'est pas vrai par la seule raison qu'un maître l'a dit. Ce principe est censé être le fondement de la pensée moderne depuis Descartes. Et pourtant...
     Est-il se facile de choisir entre les résultats de l'expérience que l'on a faite soi-même, et la parole du maître ? Écoutons un disciple, Girardet, ancien élève de Blondlot : "Personnellement, je n'ai fait ni tenté aucune expérience. J'estime ce terrain dangereux., abordable seulement par ceux qui jouissent d'une autorité suffisante pour que l'on soit forcé de prendre en considération leurs recherches, si bizarres qu'en paraissent les résultats." La bizarrerie semble donc l'apanage de ceux seuls qui ont l'autorité suffisante... Croyons donc en la vérité des maîtres : "Nous croyons donc tous à la réalité des observations de M. Blondlot et à l'existence réelle de tous les faits vérifiés par lui." Car en sciences, comme ailleurs, le royaume des cieux est réservé à ceux qui ont la foi.
     Ceux là même qui ont des doutes sont prêts à croire. On va jusqu'à renverser l'argument de la suggestion : "Après avoir tant examiné la suggestion de voir, il serait temps que l'on s'occupât de la suggestion de ne pas voir." Argument religieux bien connu : le fait qu'il n'y ait rien à voir est argument supplémentaire comme quoi il faudrait voir.

 

Un savant de chair

     Mais le savant n'est pas seulement susceptible de faillir par l'esprit, il a aussi un corps. Et ce corps peut lui jouer de vilains tours à son insu. On a par exemple tendance à croire naïvement ce que l'œil donne à voir, et alors même qu'on songerait à se méfier des éventuels défauts d'un appareil optique,  on tient, sauf défaut de vision particulier reconnu,  l'œil quitte a priori de toute suspicion. Ce n'est pas seulement que le savant ne voit pas son oeil, c'est aussi qu'il a tendance à ne pas le penser. Et c'est comme ça qu'on a pu croire le monde sphérique, parce que notre oeil nous fait voir indûment une voûte céleste.
     Il y avait un problème de perception visuelle dans les expériences sur les rayons N. Selon Blondlot lui-même, les variations lumineuses étaient trop faibles, et il était du coup, "indispensable, dans ces expériences, d'éviter toute contrainte de l'œil, tout effort de vision, d'accommodation ou autre, et de ne chercher en aucune façon à regarder fixement la source lumineuse dont on veut reconnaître les variations d'éclat". Mais voilà, le relâchement de l'accommodation entraîne une dilatation de la pupille et donc, signalait le docteur Weiss, "une pénétration plus grande de la lumière dans l'œil".


Il n'y a pas d'expérience définitive

     On pourrait penser que, concernant l'existence ou la non-existence d'un phénomène,  il suffit d'une bonne expérience menée sérieusement, pour mettre un terme au doute. Mais les choses ne sont pas si simples, le verdict expérimental comporte toujours une dose d'incertitude, et reste du domaine de l'interprétation. Très souvent, des scientifiques interrogés sur la réalité des rayons N, admettaient qu'ils avaient expérimenté en vain, mais pour généralement conclure "ce qui ne prouve rien". Jean Perrin, célèbre physicien, professeur à la Sorbonne, était convaincu de l'inexactitude des travaux de Blondlot. Ce qui ne l'empêchait pas de conclure : " ne pas voir un phénomène ne prouve pas qu'il n'existe pas; cela prouve simplement qu'on ne l'a pas vu." En sens inverse, obtenir des résultats positifs n'est pas nécessairement une preuve suffisante d'existence, tant ils peuvent être le résultat de déterminations d'ordres très divers. Ainsi d'Arsonval, professeur au Collège de France et membre de l'Institut restait dubitatif et prudent, malgré les résultats positifs de ses expérimentations. Il est toujours naïf de croire que l'expérience est facilement susceptible de mettre en évidence des faits incontestables.

 

Un consensus évolutif

      La Vérité, avec sa majuscule de majesté, s'établit de manière indubitable par le travail de la Raison, se soumettant au verdict de l'expérience. Aussi Moissan, professeur de chimie à la Sorbonne et membre de l'Institut, se montra choqué, de manière toute platonicienne, quand la Revue scientifique entreprit une enquête sur ce que les différents hommes de science pensaient des rayons N, arguant que les questions scientifiques n'étaient pas affaire de plébiscite. 
      Mais c'est une vue de l'esprit de s'imaginer que la science vogue triomphalement et en toute clarté de vérités en vérités. Le processus est plutôt qu'à certains moments, s'établit un consensus sur tel ou tel problème, pour des raisons très diverses, et qui dépassent parfois de loin des strictes considérations scientifiques. Ce consensus va jouer un rôle régulateur, et va notamment servir de point de repère pour juger de la légitimité ou de la vraisemblance de telle ou telle recherche. On n'est pas si loin de la manière dont se règlent les problèmes politiques.

   Rue Blondlot
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