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Claudia Q.

Claudia Q.

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Présentation
Claudia Q.
Bertha Pappenheim
Ramonage de cheminée
Petits arrangements avec les faits
Linge sale en famille
Qui a vraiment existé ?
Confessions d'un philosophâtre
Mentir pour la bonne cause
Pour en savoir plus

"Anna O." est le nom d'emprunt attribué par Freud et Breuer à une certaine Bertha Pappenheim, qui se fera ultérieurement connaître comme auteur et comme militante sociale. Son traitement, qui mènera à l'identifier comme cas typique d'hystérie, est l'étude de départ d'où naîtra la psychanalyse. Il en constituera progressivement le mythe fondateur. Et, comme pour tout autre mythe, les examens critiques qui s'y opposèrent eurent beau jeu d'en montrer la large dimension falsificatrice. Mais qu'un mythe soit en grande partie mensonge n'en annule pas forcément la portée. Sur cette page, quelques éléments disparates qui n'ont prétention de résoudre quoique ce soit, mais simplement de situer quelques interrogations...

Claudia Q.

C'est, dès le départ, par grande désinvolture, mais qui sait, peut-être aussi par quelque volonté inavouée de désobligeance, qu'on lui donna le code d'anonymat d'Anna O. Soi-disant pour préserver l'intimité d'une personne encore en vie. De nombreux contemporains initiés devaient cependant bien identifier la dame, d'autant que c'était une amie de la famille, même si le portrait dressé en était très farfelu. Bertha Pappenheim à l'état civil, elle fut donc rebaptisée "Anna O.", parce que A vient avant B, et O avant P. Délicatesse et modestie du chercheur s'effaçant devant l'intégrité de son objet d'étude eussent cependant plutôt suggérer qu'on la surnommât Claudia Q. Puisque C vient après B, et Q après P. Et puis, c'était aussi suggestif... Mais il faut bien marquer que la fantaisie du maître précède de droit la banale réalité du modèle, support de hasard.

Bertha, née  à Vienne en 1859,  morte non loin  de Francfort en 1936,  eût, dans sa réalité propre, une vie plus significative que celle que lui attribue le mythe psychanalytique. Fondatrice de la ligue des femmes juives, directrice d'orphelinat, féministe et précurseur du travail social, menant campagne contre la "traite des blanches", polyglotte, grande voyageuse, athée et poétesse à ses heures, son action peut à certains égard prêter à contestation, et elle connut effectivement quelques problèmes psychologiques sérieux. Mais l'on est très loin de la gamine mythique coincée dans ses labyrinthes œdipiens, puis prétendument guérie par la science  nouvelle.   Femme   de  grande  vitalité,   à  la  forte  personnalité,  

douée  semble-t-il d'humour, amatrice de bonnes et de belles choses, et pourtant jamais débarrassée de ses troubles. Auteur prolifique en des genres divers, et dont on peut toujours trouver les écrits, elle fut correspondante du philosophe Martin Buber (auteur du célèbre "Je et tu"). Et comme des gens célèbres lui avaient appris l'importance vitale à jouer de ses initiales, elle inversa les siennes et prit pseudonyme de Paul Berthold. Elle s'inquiéta dans ses derniers jours de la dégradation de la situation des juifs d'Europe. Bertha mourut d'un cancer à Vienne en 1936, elle est enterrée au vieux cimetière juif de Francfort.

Ramonage de cheminée
Freud n'a pas soigné Anna-Bertha, il l'a théorisée. Son cas fut exposé dans les "Etudes sur l'hystérie", publiées en collaboration avec Joseph Breuer en 1895. Elle avait été soignée par ce dernier plus de dix ans avant, selon la méthode hypnotique inspirée de Jean-Martin Charcot. C'était, semble-t-il, un fort beau cas de ce que l'on appelait alors hystérie : gros problème pour boire de l'eau, dégoût de la nourriture, troubles de la vision, anesthésie du bras, problèmes de port de tête, et évidemment séquences de confusion, de délire, etc. Plus un symptôme exotique : les périodes de perte de l'usage de sa langue maternelle, l'allemand, alors remplacé par l'anglais. Bertha ne dit guère de bien des séances qu'elle qualifiait de "chimney sweeping". Plus tard, elle ne voulut rien conserver de l'histoire du traitement. Elle détruisit tous documents et refusait d'en parler. Elle se montra par contre fort critique contre la psychanalyse, et aurait énergiquement refusé qu'il en soit question dans les organismes qu'elle fonda. 

Petits arrangements avec les faits.
La cure fondatrice n'aboutit probablement à aucun soulagement pour Bertha. Après Ernest Jones, les recherches d'Albrecht Hirschmüller et de Henri Ellenberger conduisent à une autre "vérité". Après sa guérison officielle, on la retrouve au sanatorium de Kreuzlingen avec des symptômes hystériques et une dépendance à la morphine consécutive au traitement de Breuer. C'est que Breuer et Freud se sont montrés en plus fort imprudents dans l'usage des stupéfiants. On retrouve d'ailleurs curieusement trace explicite de cet échec dans la correspondance des deux hommes. Le dossier médical de la clinique a d'ailleurs été retrouvé, et confirme la non guérison. Le grand écart entre le dossier et la version officielle semble assez accablant (voir notamment le texte virulent de Bénesteau).

Linge sale en famille.
Un juge ne peut légalement juger sa fille. Un psychanalyste ne peut analyser la sienne, d'autant qu'il risque d'y avoir de l'Oedipe dans l'air. Ce qui n'a pas empêché Sigmund de s'occuper de la sienne. Tiens, elle s'appelait Anna...
Ce qui peut troubler un peu le non-initié, est que Bertha-Anna, enfin Claudia quoi, était une amie de Martha Bernays, la fiancée et future femme de Freud (et ultérieurement tante du fameux Bernays de Propaganda). Ce qui peut s'expliquer par le fait que le père de Bertha avait été nommé tuteur de Martha à la mort du père de cette dernière. On peut tout de même juger la situation déontologiquement problématique...
Par ailleurs, la "catharsis", qui connait son heure de gloire dans les 'Etudes sur l'hystérie", semble provenir directement des travaux de Jacob Bernays, aristotélicien connu et par ailleurs oncle de Martha.

Qui a vraiment existé ?

Rien que de très usuel que de parler de gens qui n'ont jamais existé. Pour les enfants, on a la version Père Noël. Encore qu'on puisse au passage remarquer que ce sont sans doute les adultes qui en parlent le plus, ce qui constitue déjà un indice intéressant. Ce sont ceux qui veulent faire croire qui causent beaucoup plus que ceux à qui on veut faire croire. Ce qui d'une part est logique, et d'autre part a le mérite supplémentaire de ne pas permettre de vérifier ce qu'il en est de la prétendue croyance de ceux qui sont censés croire. On utilise le même procédé en politique, religion, ou autres domaines de racontage de belles histoires. Par exemple, pour adultes et enfants, à en croire Prosper Alfaric et quelques autres, il y a la version Jésus (voir petite bibliothèque de l'incrédule).

Ces cas de prétention à l'existence de ce qui n'existe pas exploitent une grande faille, notamment explicitée par Kant. Ils argumentent à n'en plus finir pour prouver l'existence de. Or ce n'est pas la logique qui décide de l'existence de quelque chose. On constate une existence, il n'y a pas d'autre moyen. Tant qu'on ne constate rien, ça ne prouve rien, ni dans un sens, ni dans l'autre. Bien sûr, on pourrait penser que tant qu'on n'a pas vu, il semblerait plus honnête de s'abstenir, et de réputer l'inexistence de la chose. Mais ce serait compter sans une difficulté supplémentaire. Il semble dans la nature des êtres plus ou moins pensants de finir par prétendre avoir vu, et peut même de croire avoir vu, ce dont ils ont la conviction. Je vois ce que je crois bien plus que je ne crois ce que je vois...

Il y a un cas plus complexe, celui où on peut établir, par divers recoupements, qu'il y a bien eu quelqu'un de ce nom, peut-être aux mêmes dates, de même allure physique et autres points communs vérifiables, comme pour Bertha. Enfin, pour simplifier, il s'agit de quelqu'un dont on peut dire avec une certaine garantie de sérieux qu'il a bien existé. Mais existé comment ? Quel type de rapport entre le réputé héros, sauveur en titre de la nation ou de quelque autre abstraction de ce nom, et l'espèce de petit arriviste malsain et sans scrupule que des proches semblent avoir connu sous le même nom ? Mahomet ou Napoléon, de qui parle-t-on au juste ? D'autant que les gens qui s'en réclament le font dans des perspectives si diverses... On en arrive à se dire qu'il n'y a plus un Socrate ou un De Gaulle, mais pour chacun de ces noms une multiplicité de mythes disparates, chacun plus ou moins cohérent, formant une collection ouverte très hétérogène, et que le nom choisi n'est qu'une sorte de point de fuite invisible qui en lui-même ne nomme plus rien de réel, même s'il y a eu au départ un homme qui a existé.

Je peux toujours me rassurer en pensant que mon arrière-grand-mère Charlotte, qui eut la chance de na pas être célèbre du tout, échappe au moins à ces incertitudes. Contrairement à la psychanalyse, aux religions et aux diverses idéologies, me voilà au moins muni d'origines modestes, mais sérieuses et bien identifiées. Il parait que c'est psychologiquement important. On a les photos jaunies de l'aïeule, les témoignages de ma mère et de quelques autres qui l'ont bien connue. En plus, en fouillant le vieux grenier familial, on a eu la chance de retrouver quelques cahiers survivants du journal qu'elle avait manie de tenir. Mais voilà, quand on a fait recollection de tout ça, on se retrouve plutôt devant une énigme. Les diverses sources ne s'accordent pas très bien. Ça a l'air simple, comme ça, de son vivant, l'identité de quelqu'un. Mais c'est surtout parce qu'on se contente de n'y voir que le personnage imaginaire qui nous convient. Avec des petits remaniements quand ça devient nécessaire, par exemple, notamment, quand il proteste d'être ainsi perçu. Mais quand il est mort, plus de comptes à rendre, on se le ficelle comme il nous chaut, on pondère les fragments épars de renseignements à son gré. Vieille bigote malfaisante ? Femme courageusement émancipée hors de saison ? Fantôme pâlot ayant tenté de traverser l'histoire sans trop déranger ? Hachis menus de ces différentes potentialités ? Je me fais la Charlotte qui me convient, et les autres de même. On ne sait déjà pas trop qui existait comment de son vivant. Mais alors quand il n'existe plus, justement il n'existe plus, et son nom peut servir à ce qu'on voudra.

Un grand poète forgea naguère une fort jolie ineptie qui connut quelque succès. "Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change", dit Mallarmé, parlant d'Edgar Poe. On peut dans cette formule à la rigueur sauver un mot un peu indéterminé, "change". Tout le reste prétend l'existence de ce qui n'existe pas : lui-même, tel que, enfin, éternité. Chacun continuera à se remodeler, sans trop souci de constance ni de cohérence, selon les besoins du moment, qui son Edgar Poe, qui son Napoléon, qui son Jésus, qui son Anna O, qui son aïeule Charlotte...

 

Confessions d'un professeur d'amour de la sagesse au pays paradoxal de Descartes et de Voltaire.

Comme il y a prescription, et qu'il y a de toutes façons trop de complices pour que nous craignions la moindre sanction,  je vais vous faire aveu. Je n'ai jamais vu ni connu Bertha Pappenheim, et pour cause, elle est morte en 1936, quelque temps avant que je sois né. Sigismund, né trois ans avant elle, mort trois ans après, l'a peut-être vue, puisque sa femme et Bertha se connaissaient, ou peut-être pas, mais il ne l'a pas plus connue. Lui et moi en avons pourtant tant parlé. Elle nous servit à tous deux de grand mythe fondateur. Sous le pseudonyme que nous lui avions attribué, Anna O, sans liaison directe avouée, malgré les apparences, avec l'histoire de même abréviation, c'eût été un anachronisme. Mais qu'avons-nous été fiers, lui, le maître fondateur, moi, l'obscur et lointain épigone, d'avoir analysé son cas avec tant de profondeur et de certitude. Sigismund et ses multiples petits zélotes, dont je fus, parlèrent avec tant de conviction, de subtilité, disons même de grandeur de cette pauvre Bertha réinventée : « fondement de la thérapie analytique » (lui, 1916), « grand succès thérapeutique » (lui encore, 1923), « le corps disant ce que la langue ne pouvait plus » (moi, 1976), « paralysie du bras comme silence douloureux de la disparition du père » (moi encore, 1993). Bertha, quant à elle, ne s'est jamais reconnue dans la faible part dont elle pu avoir de connaissance de tout ce fatras ...

Pour la bonne cause.
Ce que nous appelons vérité n'est jamais qu'un petit arrangement circonstanciel. On peut raconter ce qu'on veut, phrase par phrase, mot par mot, et toujours en quantité finie. Alors que ce qui existe, existe que nous le voulions ou pas, et tout en même temps, et en un méli-mélo qui n'a rien de dénombrable. Donc tout baratin, quelles que soient ses prétentions, de la poésie à la science, ou d'ailleurs son absence de prétention, est un bricolage plus ou moins subtil pour tenter de parvenir à ses fins. Grosse sélection des paramètres, eux-mêmes produits d'opérations sélectives, agencement en fonction des choix conscients ou non, bref un dispositif fabriqué. Maintenant, rien n'empêche que le but recherché soit de mettre en évidence quelque chose de réel, indépendant de nous. Mais ça ne peut se faire qu'en traficotant par ailleurs des éléments contestables. Juste deux exemples, assez hétéroclites. Le (la) partenaire infidèle a souvent l'air minable dans l'agencement de ses mensonges piteux. N'empêche que, ce faisant, il tente éventuellement de sauvegarder l'essentiel. Que, pris dans des contraintes inconciliables, entre ce qu'il en est de son désir, de celui de son partenaire, et des hypocrisies sociales, il comble les hiatus pour préserver la hiérarchie des valeurs. Le deuxième, scientifique. On soupçonne fortement, sur la base de contrôles statistiques, que Gregor Mendel, précurseur de la génétique, a présenté ses lois sur l'hérédité, en trichant quelque peu sur ses résultats effectifs. Bon, c'était un moine. Mentir pour faire passer un message lui était une démarche familière. Mentir pour la bonne cause, affaire somme toute assez banale. Reste juste à apprécier ce qui justifie qu'on tienne la cause pour bonne. Dans le cas Anna, il semble entendu que le récit psychanalytique soit largement mythique, au détriment de dame Bertha. Mais faut-il, comme on dit, jeter le bébé avec l'eau du bain ? Car il n'est pas impossible que d'aucuns qui s'acharnent à montrer la falsification, ont surtout pour but de discréditer quelques idées importantes qui les dérangent. Méfions-nous aussi de ceux qui font profession de vérité...
(Petite note discrète : oui, ce texte illisible peut s'appliquer à lui même.)

Pour en savoir plus

Freud et Breuer, Etudes sur l'hystérie
Jacques Bénesteau, Mensonges freudiens (spécialement les pages 233 à 244 pour le cas Anna O.)
Bertha Pappenheim, Erzählungen (en allemand, gratuit au format Kindle sur Amazon)
Article Bertha Pappenheim sur Wikipedia

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