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Première leçon d'ucologie

 

« D’un seul coup, le vaisseau s’est éloigné à une vitesse vertigineuse. Peut-être cent mille kilomètres à l’heure ! ». Fichtre, c’est ce qui s’appelle avoir le cinémomètre dans l’œil ! On ne s’ennuie jamais avec la presse régionale de par chez nous, et probablement d’ailleurs. Entre le pédophile présumé du jour, la signature du dernier contrat de valorisation prospective et d’aménagement hautement déconcerté par quelques personnalités politiques locales et néanmoins interchangeables, et le reportage sur l’avant-projet d’ouverture du premier musée européen d’ufologie, on sent que rien de ce qui importe au sens et au devenir de notre société ne leur échappe. Quand on veut observer un OVNI, il faut être attentif », ajoute, paraît-il, l’enquêteur de l’association «lumières dans la Nuit ». Remarquez, lumières dans la nuit, ça fait un peu cliché, mais c’est joli tout de même. Rappelons pour les incultes que les OVNI, objets volants non identifiés, sont la version moderne et scientifique des anciennes soucoupes volantes, et que les chercheurs qui vouent leurs efforts à la recherche de la vérité en ce domaine sont des ufologues. A notre époque de profondeur et de responsabilité, il est heureux qu’on donne enfin son centre de documentation, sa bibliothèque et sa vidéothèque «sans équivalent » à cette jeune et vigoureuse science qu’est l’ufologie. Heureuse soit donc la ville élue pour cette nouvelle aventure exaltante du vingt-et-unième siècle, qui a l’air décidément bien parti. Documentons-nous incontinent à ce sujet, histoire de ne pas prendre de retard sur notre époque. « Ils étaient quatre, de taille humaine mais sans mains ni pieds. En tenue de chirurgien, ils portaient des masques à travers lesquels je voyais leurs yeux noirs. Des yeux perçants, mais pas inquiétants. Il faut bien insister sur ce point », précise le grand quotidien d’information issu de la résistance, citant bien sûr le témoin, qui a droit à sa photo, comme toute gloire locale. Nous voilà rassurés, pas de panique, cette fois il n’y aura pas besoin de résister, leurs yeux percent, mais n’inquiètent pas. 

 

Côté journalisme, celui qui conserverait des naïvetés sur l’idée d’information trouvera sans doute que c’est affligeant. Côté illuminé de service, à moins qu’il ne s’agisse d’un blagueur ou d’un escroc, il y aurait un côté hurluberlu plutôt sympathique dans ce genre d’évasion mentale, à défaut d’être spatiale. Le sol terrestre est suffisamment  saturé de créatures et d’engins diversifiés, pour qu’on n’ait pas le goût  d’y concrétiser en sus ses fantasmes d’importation d’autres mondes, de surcroît en l’occurrence motorisés. Profitant de ce qu’on habite suffisamment éloigné d’un aéroport, pour pouvoir continuer à avoir une vision des cieux comme étant essentiellement dégagés de tous objets, il semble après tout opportun, voire judicieux, de les utiliser comme cadres transcendantaux de la matérialisation téléportée de ses craintes et de ses espoirs d’un ailleurs. Sans compter que les cieux sont une double fenêtre ouverte, astronomiquement et métaphysiquement parlant. Ils sont la fenêtre ouverte de ce monde clos, humainement saturé et intellectuellement quelque peu pollué, vers le silence éternel de ces espaces infinis qui nous effraie certes, mais nous fait néanmoins entr’espérer des ailleurs. Comme les religions ont d’autre part toujours crû bon de localiser géographiquement nos espérances dans cette ouverture céleste vers les au-delà, tout y est, bien surdéterminé comme il faut, pour que nos non-identifications y fassent voler leurs objets. 

 

Si maintenant, un rationaliste désuet voulait s’attarder sur le sens littéral et logique de l’affaire, c’est évidemment beaucoup plus contestable, et même consternant de naïveté. Car enfin, qu’un «objet volant » soit non identifié, vaut peut-être une petite amorce d’analyse sémantique, mais reste en soi bien banal. Bien sûr, le choix des termes en prétend déjà beaucoup trop. Que quelque chose ait été aperçu dans le ciel est, par exemple, peut-être un peu insuffisant pour lui attribuer de facto la capacité de voler. Quant à «objet », le simple exemple de l’arc-en-ciel suffit pour établir qu’il peut y avoir du visible incontestable, sans qu’on puisse pour autant le rapporter à ce qu’on appelle couramment un «objet ». Pas nécessairement volant donc, et pas nécessairement objet, il ne lui reste plus comme propriété certaine que d’être non identifié. Ah, vous reconnaissez tout de même qu’il y a du non identifié, du mystère donc ? Mais oui, il y a du non identifié, disons même que ça pullule, et que comme c’est précisément non identifié, il n’est souvent pas facile d’y prêter attention, ni de le mémoriser. Sans compter que si on voulait se pencher plus «scientifiquement » sur l’affaire, ce qui n’est guère possible ici, mais reste néanmoins la prétention des ufologues susdits, il faudrait entrer dans des considérations plus complexes. Que le non identifié est souvent refoulé, parce qu’il est inquiétant, par son effet miroir, car il introduit une fêlure côté spectateur, qui devient donc de ce fait un mauvais identificateur, et qui se retrouve alors lui-même remis en question dans son être même. Enfin, avant de parler d’objet non identifié, il faudrait s’interroger sur ce que peuvent être une identification et une identité, ce qui nous mène évidemment bien loin des chirurgiens culs-de-jatte manchots au regard perçant.

 

Mais alors, si vous reconnaissez la pullulation du non identifié, vous ne reprochez donc aux tératologues ovnisionnaires  que d’en faire des objets bizarrement peuplés et volants ? Ou de ne pas reconnaître que ce qui  demanderait à être identifié, à travers leurs projections spatiales, style son et lumière, ce sont leurs fantasmes, leurs désirs ou leurs angoisses ? Non, il y a plus grave. Le ciel, une fois encore, n’est ici qu’un alibi pour masquer le refus de la terre. Ce n’est pas leur fantaisie, ni même leur illogisme, qui semblent les plus néfastes, mais leur presbytie, qui est autrement navrante. Ces gens-là vont vous chercher du non identifié flottant dans des cieux inaccessibles, alors qu’ils en auraient autant que faire se  peut à portée de main. Car enfin, le monde autour de nous regorge de choses et de créatures diverses que nous identifions bien mal, voire pas du tout. Et cela est bien plus dommageable, que de ne pas avoir su coordonner convenablement un souffle, deux lumières et trois fantasmes, qui se rencontraient là par hasard. Ce qu’on peut craindre de ces adeptes de l’illumination aérienne, mais ils ne sont certes pas les seuls à qui adresser ce reproche, c’est qu’ils tiennent tout le reste pour suffisamment identifié. La femme qu’ils ont dans leur lit, ou l’homme, c’est selon, ils s’imaginent certainement a contrario  l’avoir identifiée, quand bien même l’auraient-ils fait voler, puisqu’il ne leur faut par moins qu’une absence de membres ou une présence de petites antennes vertes, pour qu’ils concèdent une non-identification. Nos ufologues se doutent-ils que leurs propres enfants, surtout précisément les leurs, mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, sont des objets généralement peu volants et néanmoins par eux très mal identifiés ? Mais comme sans doute, il leur faudra des exemples plus «matériels », qu’ils se promènent donc dans la nature, et au lieu de n’y voir que les stéréotypes qui leur bouchent la vue, qu’ils tentent la vision de détail. Ils risquent alors quelques surprises. Sous le moindre brin d’herbe, lui-même insuffisamment identifié ainsi nommé, rampent ou gisent des choses aussi diverses que non identifiées, et c’est comme ça dans tous les coins du monde. Le plus professionnel des arachnophiles vous confirmera qu'à l'occasion de maintes explorations, il eut l'heur d'une rencontre non répertoriée, sans que les gazettes ne s'en émeuvent. 

 

On suppose communément qu’une vision insuffisante du monde est affaire de courte vue, de myopie. D’où cette apologie sans cesse du lointain. Ceux qui s’y connaissent voient loin, comme on dit. Mais quand on a commencé à entr’apercevoir à quel point la familiarité rassurante du monde qui nous entoure est essentiellement une affaire de presbytie, on se dit qu’il y aurait plutôt urgence à s’occuper des objets de proximité, gisants ou rampants, et non identifiés. Voilà qui mérite une étude plus poussée, celle des ORNI, objets rampants non identifiés. La nouvelle science ainsi créée, l’ucologie, puisqu’on ne donnerait plus dans le flying, mais dans le creeping, aurait de quoi s’occuper. Les grands quotidiens issus, les milliards de petits hommes terrestres, pas verts et diversement membrés, la quantité extravagante d’espèces vivantes de tous acabits qui nous entourent, et toute cette diversité disparate du monde, que nous identifions si peu et si mal, il y a de quoi faire et de quoi s’étonner. L’étonnement ne sera pas moins fort parce qu’il reste les yeux sur terre, telle sera pour aujourd’hui la conclusion de notre première leçon d’ucologie.

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