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RENCONTRES ILLICITES

Mary Le Tourneau, trente-cinq ans, est, ou plutôt était naguère, une institutrice américaine, encore mariée peu avant notre histoire, et mère de quatre enfants. Elle exerçait à Burien, non loin de Seattle. Elle semblait posséder, selon les témoignages, un certain charisme, à moins qu’on ne préfère appeler cela un grand pouvoir de séduction. Mary eut des rapports amoureux avec un jeune garçon de treize ans, de couleur, comme on dit. Amoureux, c’est ce qu’on peut supposer à en écouter les protagonistes. La loi, qui est objective, ne les a vus, quant à elle, que sexuels. Mary est donc tombée enceinte, et le mot tomber ici se justifie malheureusement. Mary aimant la vie de diverses manières, elle ne voulait pas avorter. Porteuse d’un enfant métis, il lui fallait bien alors en parler à son mari, qui aurait risqué de s’étonner fort. Lequel en fit part aussitôt à la famille, première rangée de l’opinion publique. En laquelle famille s’est trouvée une âme juste et désintéressée pour la dénoncer, pardon on dit alerter, au directeur de l’école. Lequel, etc. La voilà donc sous l’accusation de viol prémédité sur enfant. Le mari, dûment divorcé, est parti avec les enfants, en Alaska, peut-être prudemment parce qu’il y fait plus froid...

Que ceux qui, à ce stade, trouvent la conclusion morale et la loi sauve, s’arrêtent ici, la suite se réfère à un autre monde. A une autre vie. On peut bien sûr jouer le registre de l’honneur bafoué, de l’indignité professionnelle, de l’irresponsabilité scandaleuse à prendre un amant, de surcroît à peine plus vieux que l'aîné de ses enfants, enfin toutes ces sortes de considérations que d’autres sauront sans doute mieux développer, et se feront un plaisir de. Mais on peut aussi voir ça
Mary Letourneau autrement, trouver que ce doit être bien beau une telle union, à travers l’écart des ans, de la couleur, et de tout ce qui s’ensuit. Avec en prime, à destination des romantiques invétérés, un petit goût symbolique de connotation incestueuse. Pour jouer les métaphysiciens, quelle merveilleuse chose que la rencontre consentante de deux parties du monde qui n’auraient pas dû. Même si l’on se sent du genre sceptique blasé sur la notion d’amour, le mot servant à évoquer tant de sentiments et situations diverses et diversement aimables, on a bien envie ici de parler d’histoire d'amour. Ca donnerait même envie de se hisser dans des méditations transcendantales sur la beauté du monde, dans son déploiement sans cesse renouvelé d’union et de désunion. Et quitte à faire virer à l’écarlate, ou au blanc colère, c’est selon, les moralistes étouffoirs de toute flamme non conforme, se dire qu’il y aurait certainement des maris, ô très minoritaires certes, mais quand même, de vrais amoureux ceux-là, pour trouver cela plutôt émouvant, que leur femme ait un si jeune amant.

Mary, dit le jeune homme, à en croire la presse locale de nos contrées, traduisant la presse locale de là-bas, ne m’a fait aucun mal. Qui sont-ils pour affirmer que je suis trop jeune (…) ? ". Mary, elle, est une grande personne, responsable, son éducation morale et religieuse ont dû lui laisser les traces suffisantes de culpabilité, ce pour quoi elles étaient d’ailleurs principalement conçues. Tout en avouant avoir toujours des sentiments pour lui, elle reconnaît néanmoins que son acte était "terrible ". Qu’est-ce qui est terrible, au juste ? Il semble, en vrac, qu’elle n’ait à ce moment là plus le droit de voir, évidemment, son jeune amant, qu’elle n’ait plus le droit de rester seule avec des enfants, fussent-ils les siens, qu’elle risque plusieurs années de prison, qu’elle perdra probablement la garde de l’enfant à naître, au profit de la grand-mère paternelle. De quel côté, le crime ? Ne peut-on qualifier de criminelle une société qui travestit l’amour en viol ? Et le plus sournoisement terrible de l’affaire n’est-il pas encore qu’on soit parvenu à ce qu’elle qualifie son acte de terrible ? " Quelle honte pour l’humanité, écrivait Maupassant, d’avoir établi une pareille morale et fait un crime de l’embrassement libre de deux êtres ! "

Tout cela n’est bien sûr qu’une anecdote, une fort triste anecdote certes, mais le monde nous offre dans sa diversité bien d’autres horreurs plus atroces. Et puis, rapportée par les journaux, rien ne prouve que ça ne soit pas peu ou prou approximatif, selon un usage répandu dans la corporation. Seulement voilà, il y a tout de même quelque chose qui ne va pas du tout à Seattle. Disons Seattle, comme d’autres vous auraient parlé des persans, pour ne rien médire d’ici. L’odieux criminel qui impose de force des rapports sexuels à un enfant, le détruisant peut-être à vie, quand il ne l’assassine pas de surcroît, est qualifié par la loi de violeur.
Mary aussi. A mi-chemin, si l’on peut dire, l’entraîneur sportif, l’éducateur ou autre, un peu indigne sur les bords, sans doute encore assez souvent un pauvre type un peu paumé, même si ça ne le rend pas inoffensif pour autant, qui a commis quelques coupables attouchements, plus ou moins graves, plus ou moins véniels, commet selon la loi un crime assimilé à un viol. Et alors, ça ne vous fait pas problème, cette confusion mentale, par laquelle tout est identiquement qualifié, allant de la force plus ou moins inéluctable d’aimer, même si c’est hors des clous, jusqu’au sadique pervers et sauvagement destructeur, en passant par des grappillages illicites dont la principale caractéristique est parfois d’être surtout minables ?

Si maintenant, pour en revenir au jeune homme, on veut se lancer dans le genre : " oui, mais à cet âge là, on ne peut pas se rendre compte ", alors réfléchissons-y deux fois. Il n’est pas bien sûr qu’il y ait un lien simple et linéaire entre l’âge et la faculté, d’ailleurs problématique, de se rendre compte. Vous ne connaissez nulle part des adultes qui s’accouplent et se reproduisent dans l’inconscience et l’irresponsabilité la plus totale ? L’aïeule qui, refusant d’avoir largement doublé ses trente ans, paye la médecine pour qu’elle lui fasse porter un enfant malgré son âge avancé, on est tout à fait certain qu’elle se rende bien compte ? N’avez-vous jamais été étonné, à l’encontre, de la maturité que peuvent manifester quelquefois de jeunes adolescents, dans des situations difficiles, séparations, échecs scolaires, auxquelles les adultes alentour ne parviennent guère à faire face de manière décente ? Non, le temps ne fait pas tout à l’affaire, loin de là. Quant au consentement, et d’une manière générale à l’aspect "volontaire " de quoique ce soit, et venant de quelque personne que ce soit, ce n’est pas une affaire si simple et si limpide, dans un sens comme dans l’autre. Ceci pas du tout pour conforter les excuses usuelles en la matière, mais pour rappeler quelle dose d’intelligence, de nuance, de prudence, il faut pour établir quelque chose qui puisse ressembler un peu à de la justice.

Refusons alors l’amalgame, le viol n’a rien à faire avec l’affaire de
Mary, et le mot est abusif tel qu’on le voit utiliser dans la presse pour toutes sortes de situations diverses. Mais il y a ceux qui veulent voir des violeurs et des pédophiles partout, comme naguère chez les gauchistes on voyait des fascistes partout, et chez les fanatiques du maintien de l’ordre social, des communistes partout. Les seuls gens qu’il y aurait à la rigueur à diaboliser, et encore, juste histoire de les troubler un peu, si c’est possible, et de les faire méditer un peu, contrairement à leurs habitudes de certitudes sécurisantes, c’est précisément ceux-là, ceux qui marchent à la diabolisation. Contre cette rhétorique monstrueuse, et de plus inefficace, donnons-nous la peine d’user de termes différents, pour désigner des situations différentes. Ces problèmes sont trop graves pour qu’on y admette la confusion mentale. A supposer évidemment, qu’il ne s’agisse pas justement d’un refus volontaire d’en voir les différences, histoire de mettre dans le même sac tout ce qui n’est pas strictement conforme, de près ou de loin. Histoire de refuser que des rencontres inopinées ne viennent troubler le meilleur des ordres cloisonnés possibles. " Voyez-vous, madame, les gens à principes inflexibles sont tout simplement des gens froids, désespérément jaloux des autres, sans le savoir ".

Quittons
Mary, à qui nous souhaitons bonne chance, et belles amours, malgré les vilains justiciers, et remontons les temps de quelques siècles, pour y rencontrer un de ses confrères en amour de la vie. Pierre Abélard fut un grand penseur du moyen-âge, du douzième siècle plus précisément. Dans une époque à l’intelligence en fermentation, que la nôtre, du haut de son obscurantisme, traite avec dédain, cet homme inventif et généreux énonçait quelques vérités fondamentales et courageuses. Cet être profond fut de ceux qui comprirent à quel point les hommes ont un penchant naturel à prendre pour des choses réelles des généralités qui ne sont que des idées dans leur tête. Il était donc opposant à cette curieuse manie, d’inventer des choses là où il n’y a que des idées, qu’on devrait appeler irréalisme, mais que, par un subtil contre-emploi, on appela réalisme. Ce ne sont cependant pas ces positions ontologiques avisées que nous retiendrons ce jour, mais la personnalité morale infiniment attachante de l’homme. " Pour moi, dit-il, la réponse est évidente : le plaisir de la chair est conforme à la nature, ce n’est donc aucunement un pêché et ce ne saurait non plus être une faute que d’éprouver le plaisir qui est intrinsèquement lié à l’acte charnel. " Quand, déjà célèbre, il eut comme élève la belle Héloïse, de 22 ans sa cadette, il fut immédiatement ébloui et bouleversé par cette tendre personne. Cette jeune femme d’une science étonnante, qui sut plus tard montrer sa compétence et son autorité comme abbesse du Paraclet, était en outre, elle aussi, d’un courage et d’une lucidité forçant l’admiration.

Il arriva ce qui était aussi interdit qu’inévitable, et le fruit de leurs amours eut nom Astrolabe. Les empêcheurs de l’amour non conforme étant de toutes les époques, et capables en tous temps de grandes nuisances, les deux amants, trop attachés pour en avoir vraiment envie, se résignent néanmoins au mariage. Mais la fière
Héloïse hésite parfois à reconnaître publiquement la " régularisation " à laquelle elle s’est soumise sans enthousiasme. Il y a pour elle l’évidence de leur rencontre, qu’aucune loi humaine, se prétendit-elle d’origine divine, n’a le droit de mettre en boîte. " Le titre d’épouse, lui écrit-elle, a été jugé plus sacré et plus fort, pourtant c’est celui de maîtresse qui m’a toujours été plus doux et, si cela ne te choque pas, celui de concubine ou de fille de joie. " Son attitude semble malheureusement provoquer un quiproquo, et l’oncle Fulbert, chanoine de son état, n’ayant pas vraiment tout compris, comme il est fréquent chez les gardiens de la moralité des autres, se croit trompé. Il fait alors émasculer Abélard, s’imaginant peut-être, de par son expérience propre, faire quelque chose d’équivalent à lui taper sur les doigts. Il nous reste de nos jours, des amants prodigieux, outre l’œuvre théologico-philosophique du maître, quelques écrits de sa divine fille de joie, essentiellement des lettres à son époux partialisé.

Avec le recul, on peut se dire, qu’outre sa monstruosité d’oncle moralisateur et justicier, le pauvre Fulbert était un imbécile Ce n’était pas d’une castration dont avait besoin Abélard, mais d’une lobotomie. Le chanoine obtus commettait une grave erreur d’appréciation sur l’organe de communication le plus dangereux du supposé vil séducteur. Car enfin, avec les instruments du litige, le grand philosophe ne pouvait guère faire plus à sa jeune disciple que n’importe quel homme mûr à une jeunesse qui lui ferait trop regretter l’injustice de l’irréversible temps passé. Tandis qu’avec ses cellules grises, l’éminent précurseur du nominalisme pouvait amener sa jeune compagne dans des contrées où nul autre ne pouvait la faire accéder. Ce cas d’espèce révèle le grand drame insurmontable que connaissent les oppresseurs, il leur faudrait interdire des lieux qui leur restent invisibles. On peut toujours fermer les maisons closes, les incorrigibles transgresseront ailleurs, voire autrement.

On pourrait entreprendre la litanie des amours martyres de la bonne pensée des gardiens de l’ordre moral. On pourrait convoquer au tribunal des émasculés divers pour cause de sentiment hors norme les
Gabrielle Russier de toutes époques. Mais il s’agit de quelque chose de plus vaste que des histoires d’intromissions interdites. Il est vrai, pour s'attarder néanmoins sur ce point, que la chose est déjà étonnante : que des gens, quels qu’ils soient, au nom de quelque principe qu’il leur plaira d’inventer, puissent légiférer, mais même simplement s’estimer concernés, de la conjonction consentante de deux organes qui ne leur appartiennent pas. Qu’ils puissent juger du rapprochement de deux corps désirant, de deux âmes fusionnant. Qu’ils puissent s’estimer passage obligatoire dans les circuits et les branchements du monde en dehors d’eux. Il y a là déjà une vanité si délirante. Mais cette stupidité prétentieuse, qui relève d’une dangereuse mégalomanie, ne s’en tient pas nécessairement aux accouplements explicites.

Elle prétend décider de ce qui peut se rencontrer et de ce qui ne le peut pas. Il lui faut un monde bien compartimenté, où ce qui convient selon la loi, c’est-à-dire selon sa loi, doit seul s’apparier à ce qui est réputé convenir. Et bien sûr, ses adeptes sont les juges de ces partitions et de la validité de leurs liaisons internes. Mais que viennent à se rencontrer deux êtres réputés disjoints par nécessité d’ordre, et il leur semblerait que la totalité du monde devienne scandaleusement injustifié, qu’il implose des suites de ce court-circuit. Que peut-il cependant y avoir de plus beau, de plus bouleversant, que le télescopage improbable de deux particularités qui devaient raisonnablement continuer à exister indépendamment dans leur lieux séparés ? Vous voyez, de ces choses qui géographiquement peuvent être proches, mais qui socialement sont réputées disjointes et sans communication réelle possible.. Rêvons de toutes ces fécondations hybrides, de celles qui ont pu se faire malgré tout, de celles qui n’ont pas pu. Camille et le notaire, pour qui a vu le film Garde à vue. Mahler mettant à son époque des cloches à vaches ou des coups de marteau pour tenir compagnie aux violons d’une grande symphonie romantique. La photo du vieux Rockefeller, amoureusement fasciné par la petite gamine de cinq ans, petite-fille de son chauffeur. Mais lui, bien sûr, n’avait rien à craindre de personne, du haut de sa fortune et de son grand âge réunis. Quant à celles qui n’ont pas pu…

Que chacun compartimente en ce qui concerne ses pratiques propres, c’est de son ressort inaliénable. On peut concevoir qu’il soit judicieux de séparer, c’est même une nécessité pour qui veut faire de soi autre chose qu’un extrait mou et incertain de son environnement. Mais qu’on s’en prenne alors à ses organes propres, physiques ou psychiques, ou à ceux de qui consent à s’y prêter. Que la société prétende être l’interface généralisée, posant les normes des rencontres possibles est par contre intolérable. Qu’elle puisse condamner les sodomites, les gomorrhiens, ou tous autres fauteurs de rapprochements consentis et néanmoins jugés intempestifs, pour cause de branchement illicite, est une raison suffisante pour se vouloir asocial. Laissons donc se recomposer à leur loisir les disjonctions éparses. Il n’y a pas de raison sérieuse de présumer qu’elles puissent porter préjudice d’une quelconque manière à nos arrangements propres, à moins bien sûr que ceux-ci ne consistent à prétendre détruire ce qui veut naître ou se recomposer.

Il ne s’agit pas en l’affaire d’entonner l’apologie de l’exotisme des lointains enivrants, des rapprochements incongrus, qui ne seraient que transposition spatiale du désolant " zapping " temporel. Laissons donc aux polydéficients le kitsch pour animateur télé ringard, qui croit culminer dans l’originalité et la subtilité, quand ce n’est pas avec une prétention à la subversion sociale, parce qu’il a fait chanter J’ai du bon tabac à un homme politique, fait commenter un match de foot ou fait cuire une omelette à un intellectuel réputé. Il s’agit d’autre chose de plus fin, d’un lointain qui peut bien être proche. Car c’est dans la proximité spatiale que se jouent et se déjouent les plus durs cloisonnements. L’aventure avec une personne mariée prend généralement une autre dimension, selon qu’elle a eu lieu dans un camp de vacances lointain ou sur le même palier, ceci sans que la réprobation de la chose soit nécessairement en liaison bien nette avec la vivacité de ce qui a eu lieu. Comme il n’y a véritablement que des frères ennemis, les interdits les plus cruciaux sont fréquemment de toute proximité, les rencontres les plus inopinées à portée de main.

Mieux vaut être méfiant, quand on opère une combinaison qui n’a pas été officiellement avalisée. Pour peu qu’on n’ait pas vraiment l’esprit porté à prétendre contrôler la respiration des autres, on garde quelque naïveté sur les chances qu’on a de pouvoir vivre impunément, sans attirer les foudres des redresseurs de monde. On s’imagine avec innocence que, ne portant objectivement tort à personne, on pourra se composer à volonté. C’est compter sans la vigilance et la hargne des contempteurs de rapprochements inopinés. Aussi l’homme averti, à titre préventif, cultivera plutôt la clandestinité. Quand on invente une connexion non coutumière, elle n’a par définition pas encore été réglementée ni interdite, mais il faut alors rester discret, n’avoir l’air de rien faire que de très banal, si l’on veut pouvoir continuer son aventure. Le camouflage est de salubrité privée, il ne faut surtout pas que les législateurs apprennent que l’on est en train de faire autre chose, et surtout pas qu’une communication privée non répertoriée ait pu avoir lieu entre deux interlocuteurs imprévus. C’est la raison pour laquelle les gouvernements ne peuvent tolérer qu’existent des moyens de cryptage dont ils ne posséderaient pas les clés. Il faut donc pour qui veut vivre sa vie, protéger la rencontre en la rendant la plus opaque qu’il se peut aux yeux des porteurs de jugements de tous poils. Il faut crypter ses rencontres pour les préserver, ce que ne savaient sans doute suffisamment ni
Mary, ni son jeune amant.

Une rencontre est asociale, ou n’en est pas une. Car il s’agit d’un rapport entre deux êtres qui existent en eux-mêmes, pas d’un processus social, dans lequel peu importent les individus qui ne font que du remplissage. Un jeune homme et une jeune femme de même classe sociale, même religion, même idéologie, ont certaines chances de pouvoir se marier, mais assez peu de pouvoir se rencontrer véritablement. Le premier point ne relève en effet que d’un fonctionnement social, qui n’a pas vraiment besoin de personnes réelles pour fonctionner. Le second demanderait que sous la convention, on ait perçu la chair dans son unicité particulière. On peut vivre toute une vie dans une famille au sein de laquelle on n’a jamais vraiment rencontré quiconque. Les prétendus rapports qui y ont cours, les prétendues communications, ne sont alors que les routines d’un code qui fonctionne tout seul. Certains sembleraient même être aptes, voire désireux, de vivre une vie entière en évitant soigneusement d’y rencontrer quiconque. Il n’est certes ni impossible, ni rare, qu’un parent et son enfant se rencontrent véritablement, mais c’est alors en quelque sorte malgré leur parenté, qui ne prévoyait que des vécus codifiés, stéréotypés. Qu’un homme et une femme se trouvent véritablement, bien qu’ils soient mariés, mais ces liaisons véritables se font alors en dehors des rapports normés, malgré eux. On peut même quasi qualifier cette dernière anomalie de violation spécialement perverse des liens sacrés du mariage, tel que l’ont voulu aussi bien la loi divine que la loi naturelle. Et ces rencontres, nonobstant la cadre institué, sont probablement sensiblement plus rares qu’on ne le prétend, car il y faut beaucoup plus de ruse et de dissimulation qu’on imaginerait a priori. Méditons donc encore ces magnifiques paroles de la chaude, mais infiniment sage,
Héloïse, qui semblait décidément comprendre bien des choses : concubine ou fille de joie, bien plus qu’épouse.
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