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Des crus en crue

            La fréquence de ma radio musicale préférée venait d’être soudainement submergée par une "f.m. " bruyante locale. Je me réfugiais donc, faute de mieux, sur une de ces radios qu’on dit d’information. Le monsieur dans le poste terminait sur le pédophile du jour, avec ces sortes d’accentuations bizarres, pé do piano, do mi forte, phile ré dièse mezzo, avec juste une petite esquisse d’ornement sur le mi. Sans doute un moyen pour qu’on comprenne où est le mot important, et en faire mieux ressortir la réprobation morale. Et voilà que, sans transition, encore que, le même homme m’apprend avec enthousiasme que le cru du brevet des collèges de l’année en cours est meilleur que celui de la précédente. Comble de bonheur, il me rappelle alors que les crus 98 avaient déjà été meilleurs que ceux de 97, qui eux-mêmes surpassaient ceux de 96. J’apprends alors, satisfait de cette tranquillité que donnent les évidences rassurantes, que cette merveilleuse et inéluctable progression n’est pas réservée au brevet, mais que le baccalauréat en personne, à quelques faux plats près, connaît la même envolée. Je commençais en un premier temps à me demander s’il fallait remercier Dieu, le gouvernement, les I.U.F.M. ou les syndicats enseignants pour ce monde rassurant, où des crus sans cesse meilleurs d’adolescents cultivés nous rapprochaient inexorablement du meilleur des mondes possibles.

            Puis, de vieux relents surannés de doute sceptique m’assaillirent : on se refait difficilement. Certes, je sais comme chacun que ces cérémonies bizarres qu’on nomme " informations " sont constituées de variations anecdotiques, en nombre d’ailleurs limité, autour d’une petite douzaine de notions idéologiques aussi fortes que sommaires, qu’on peut toujours essayer de ressentir, histoire de partager quelque chose avec ses contemporains, mais auxquelles il est ardu d’assigner un sens précis et cohérent bien authentifié. Mais allez savoir pourquoi, ma phobie des inondations peut-être, ces crus en crue, ça me laissait spécialement perplexe, je dirais même un peu incompréhensif. Alors sitôt parvenu, je m’enquis. Je suis personnellement plus au fait des crus bordelais que des crus d’adolescents. Par bonheur, le mari de ma sœur, chez qui fort opportunément je me rendais ce jour-là, est professeur, dûment attitré, milieu de carrière, vieux routier du baccalauréat à l’en croire. Bon, de philosophie, bien sûr. Mais après tout, il ne faut pas avoir de préjugés, il peut y en avoir tout de même capables d’observer et de réfléchir.

            J’interroge donc, le suppliant de m’initier à la vérité toute crue sur la crue des crus. Malheur à moi ! Il faut toujours s’assurer qu’on sait arrêter une machine, avant de la mettre en route. Alors, plutôt que de vous livrer la quintessence de son propos, ce que je ne serais pas certain de savoir faire fidèlement, je choisis le détail technique, celui que le monsieur du poste n’explique jamais, parce qu’il est trop technique justement, et qu’on n’embête pas le public avec ces détails ennuyants. Sans compter qu’il va falloir prendre les choses calmement et dans le détail, comme j’ai dû le faire moi-même à grand peine, pour les comprendre. Je sélectionne, bien sûr, deux ou trois points précis pouvant suffire à suggérer efficacement.

            Dans certaines matières, et plus spécialement dans une, on note de nos jours assez souvent, et tout à fait officiellement, sur 22, 23 voire 25. Et alors, pourquoi pas un peu de mansuétude ? Celui qui a fait un travail parfait a donc 25 sur 25, c’est à dire 20. Celui qui s’égare à 20% a 20 sur 25, c’est à dire 20. Bon, se dira-t-on, on ne va pas crier au drame, parce qu’on a mis à égalité un très bon et un bon, qu’importe ! Ca n’est pas si innocent, nous l’allons montrer tout à l’heure. Pour le moment, notons simplement qu’avec le coefficient de la matière, ça peut approcher les 40 points d’extorsion de note au détriment du meilleur. Personne ne pleurera, car les meilleurs sont par définition antipathiques, et qu’on est encore loin d’avoir assimilé, me dit-il, le mot de Nietzsche, il faut protéger les forts contre les faibles.

            Dans certaines matières, peut-être pas les mêmes, mais ça tend à se généraliser, il existe des recommandations sur les basses notes. On réservera les notes inférieures à 5, dit le papier apparemment tout à fait officiel qu’il me met sous les yeux, aux copies qui ne parviennent à rédiger que quelques paragraphes discontinus ou phrases inintelligibles. Bon, se dira-t-on encore, une note inférieure à 5, c’est une très mauvaise note, attribuée pour une très mauvaise prestation. Pourquoi pousser la sévérité à mettre zéro à des phrases inintelligibles ? Zéro ou quatre, le résultat est le même, et rien ne sert d’humilier. Oui, mais. Là encore, le prétendu bon sentiment escamote la réalité. D’une part, si un constat est potentiellement humiliant, il est peut-être bien urgent et courageux de le faire. D’autre part, ceux qui en font, des phrases intelligibles, est-il bien juste de les voler de la différence ? Il faut se rappeler qu’ils ne sont pas nés comme cela, ni que ce n’est pas d’un examen de sortie de C.P. dont il s’agit ici.

            Venons-en, pour nous limiter, à l’une simplement des incidences techniques subtiles de cette double manœuvre. Il faut parvenir, dans ce genre de choses, à obtenir la moyenne. En conséquence de quoi, ce qui compte dans une note, c’est son écart à 10. Plus la note s’écarte de 10, plus elle pèse lourd, plus elle est agissante. Il est donc intéressant d’agir sur les grands écarts pour, comment dit-on déjà, démocratiser. Efficace et indolore, car qui se soucie d’un 25 qui a eu 20, ou d’un quatre qui ne vaut rien, ce qui est, comme chacun sait, synonyme de zéro. Ça passe plus inaperçu que les pressions, elles plus connues, pour que dans les matières encore ingrates, la moyenne vienne progressivement rejoindre, puis dépasser la moyenne. Pour dire que les crus de bacc et de brevet, c’est comme les taux de chômage ou d’inflation, tout l’art est de trouver le bon moyen de compter.

            Une subtilité encore, mais là c’est vraiment pour le plaisir de la discorde. Un correcteur, à différents égards, n’est pas un thermomètre. Pas simplement pour tomber dans cette remarque un peu simpliste, que l’un serait fiable, et l’autre non. Car le thermomètre n’est qu’un instrument, et comme tous les instruments, peut être utilisé de manière naïve ou tendancieuse. Mais pour dire que le correcteur adapte son échelle, le thermomètre non. Mettez un correcteur devant un très mauvais tas (de copies), ça existe, il s’arrangera bien pour mettre quelques bonnes notes à quelques-unes. Mettez-le devant un très bon tas, ça existe aussi, il va bien falloir qu’il vous trouve quelques mauvaises notes. Dans les deux cas, il ne s’agit généralement pas d’un calcul délibéré, mais de l’adaptation nécessaire et spontanée de tout être vivant à son environnement. Si maintenant, hypothèse d’école, vous imaginiez qu’il pourrait exister, pour des raisons géographiques, économiques, sociales ou autres, des lieux, pour causer à la mode, culturellement défavorisés, d’autres favorisés, et donc des tas de copies de qualités diverses, qu’en concluriez vous alors sur la valeur comparée des crus ?

            Tout cela est bien court, et manque d’idées générales et politiquement fortes, me permis-je néanmoins d’objecter. J’attendais quelque chose sur la docimologie, dans la perspective d’une prospective sociale, au service d’un eudémonisme humanitaire, ou quelque chose comme ça. Certes, me conforta mon beau-frère et néanmoins informateur, c’est simplement histoire de noter que ton monsieur dans la radio ne parle de rien de réel, avec son histoire de crus, qui n’a ni crue ni tête. C’est juste une belle image, teintée de romantisme version nationale œnologique, que celle de nos brevetés et bacheliers en crue. Je comprenais enfin la beauté romantique de l’affaire: l’éducation nationale, qui l’eût cru, c’est comme l’amour, aujourd’hui plus qu’hier, mais bien moins que demain…

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