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Survoler les mots en bleu avec la souris
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Quelques rappels sur les couleurs

Les couleurs que nous voyons généralement sont appelées couleurs complexes, car ce sont des mélanges de couleurs simples. Ce qui différencie deux couleurs simples, c’est la longueur de l’onde électromagnétique qui les constitue (ou l’inverse mathématique qu’est la fréquence). Chaque couleur se définit donc par sa longueur d’onde (avec en plus, d’autres différences comme celle de l’intensité). Comme pour toutes les sensations, il existe un minimum et un maximum en deçà et au delà desquels nous ne percevons plus. Comme il y a des infrasons et des ultrasons, il y a l’infrarouge (fréquences trop faibles) et l’ultraviolet (trop rapides, avant les rayons X) qui constituent les limites du spectre visible, ces limites étant propres à chaque espèce. Les différences de limites semblent moindres pour la lumière que pour les sons. Cela varie pour l’homme d’un peu moins de 400 nm à environ 800 nm (1 nanomètre = 10-9 m, donc l’ordre d’idée est un peu moins d’un millième de millimètre).

Le mélange de toutes les longueurs d’ondes visibles forme ce qu’on appelle la lumière blanche, qui nous paraît en quelque sorte transparente. C’est à peu près le cas de la lumière solaire, plus approximativement de celles données par les ampoules électriques. Les objets sont en eux-mêmes, à de rares exceptions près, invisibles. En effet, ils ne font que refléter certaines longueurs d’onde lumineuses qu’ils ne peuvent absorber pour des raisons physiques de structure de surface. En l’absence de source lumineuse, on ne les voit donc généralement pas dans le noir.

Combien y a-t-il de couleurs différentes ? Celles-ci nous sont données approximativement dans l’expérience de l’arc-en-ciel, mais celui-ci comporte des couleurs complexes. On peut obtenir en laboratoire une décomposition plus rigoureuse en faisant tomber une lumière blanche sur un prisme de verre. Le phénomène de diffraction sépare et juxtapose les différentes longueurs d’onde. On obtient ainsi une présentation de l’ensemble du spectre coloré. En toute rigueur, le physicien dénombrera une infinité de couleurs, puisque entre deux nombres réels, il existe une infinité de nombres réels. Le physiologiste fera remarquer que le pouvoir de discrimination n’est pas infini, et que la vision ne saura pas faire la différence entre deux valeurs trop proches, on réduira donc de l’infini à un très grand nombre, difficilement déterminable, dépendant d’ailleurs de l’individu, mais de l’ordre de plusieurs dizaines de milliers de couleurs différentiables.

Les noms de couleurs

Comment allons-nous donc nommer les couleurs ? Compte tenu du fait que l’utilisation de base (dite basique) d’une langue comporte quelques milliers de mots, que les dictionnaires sérieux en comportent quelques dizaines de milliers, on voit tout de suite qu’il sera strictement impossible de dénommer toutes les couleurs. Il ne reste donc que la solution de regrouper des plages de couleurs. On fera ce regroupement à plusieurs étages, commençant par quelques couleurs élémentaires, qu’on différenciera ensuite en nuances (par exemple rouge, se subdivisant en écarlate, vermillon, carmin, etc.) Ensuite, selon les besoins des différentes activités humaines (peinture, sciences naturelles, etc.), on établira des différenciations spécifiques parfois assez poussées (dans certaines langues comme l’arabe, des centaines de mots pour les couleurs de pelage des chevaux), mais cela restera de toutes façons très inférieur au nombre de couleurs réellement différentiables dans la perception.

Limitons-nous ici à ce qu’on appelle les couleurs élémentaires, les problèmes posés ne dépendant pas de la finesse de la dénomination. Prenons trois langues différentes, appartenant à trois familles différentes, ceci pour mettre en évidence les très grandes différences qu’on peut constater. La source est l'Introduction à la linguistique du linguiste américain Henry Allan Gleason (1917–2007). Le chona (ou shona) est parlé en Zambie, pays d'Afrique centrale, proche du Kalahari, de 750 000 km2. Pour comparaison, la France en fait 550 000. Le bassa est parlé au Libéria, pays d'Afrique occidentale de 111 400 km2. Notons qu'il s'agit de langues parlées par des millions de personnes.

En français, une habitude classique divise le spectre coloré en sept couleurs. En fait, en divisant en six plages égales, on obtient avec plus d’évidence la division retenue par Gleason. La division en 7, autour de la résonance pythagoricienne du 7 (les sept jours de la semaine, les sept notes de la gamme classique, etc.) n’est pas très logique, car elle isole la zone de transition du bleu violacé (indigo) alors qu’elle n’isole pas les autres zones de transition.


français

violet

bleu

vert

jaune

orange

rouge

chona

cipswuka

citema

cicena

cipswuka

bassa

hui

ziza

Les dénominations peuvent donc être organisées de manières très différentes. Nous essaierons dans le paragraphe sur langage et conception du monde de nous interroger sur ces différences.

Les limites ne sont pas réelles, mais conventionnelles

Dans le cas où on a affaire à un phénomène de transition continue, comme celui des couleurs, il est bien évident qu’il n’y pas d’autre solution que d’inventer un découpage. Mais dans les cas où il semblerait plus évident qu’émergent dans le réel des lignes de séparation enfermant des « objets », il faudra s’interroger sur le fait les limites posées par le langage ont bien une consistance aussi fortement réelle que nous finissons par le croire. On prend l’habitude, à travers le langage (mais qui ne fait peut-être là que renforcer un besoin plus primitif) de considérer isolément des choses qui ne sont pas en réalité isolables, comme on le fait quand on considère un être vivant indépendamment de son environnement. La seule réalité indépendante étant la réalité du tout. Spinoza : qu’il n’y a dans la nature qu’une seule substance et qu’elle est absolument infinie  (Éthique, 1ère partie, proposition XIV). Là donc où il peut y avoir continuité, ou encore transition floue, ou encore interpénétration, le langage opère dans la discontinuité : il procède par unités discrètes. Remarquons qu’on trouve quand même la trace de ce caractère flou, par exemple, il n’existe pas de définition légale des limites de couleurs, on trouve au mieux des valeurs moyennes. Les mots sont conventionnels, ils ne renvoient donc pas à des réalités particulières, mais à des catégories de pensée.

Il faut distinguer trois aspects différents dans l'utilisation d'un mot. On appelle signifiant l'aspect matériel du mot.  Par exemple, à l'écrit, le signifiant est la trace écrite que l'on peut voir ici en italique : table. Mais toutes les langues n'ont pas une écriture. Par contre, elles se parlent toutes. A l'oral, le signifiant est le bruit que l'on fait en prononçant le mot, par exemple le son [tabl]. On nomme signifié l'idée à laquelle renvoie le signe, ce qu'on appelle couramment son sens. Par exemple pour  "table", l'idée d'une surface plane, disposée à une certaine hauteur, en vue d'une certaine activité. Remarquons, qu'à l'exception des noms propres, le signifié est toujours une idée. Le référent est la réalité à laquelle renvoie le signe, par exemple l'objet table. Le référent peut être imaginaire, par exemple un centaure qui est censé être moitié cheval, moitié homme. Remarquons cependant dans cet exemple qu'il s'agit d'une composition imaginaire d'éléments réels. 

Par le langage, l’homme construit le monde

Il faut prendre conscience de la forte prégnance a posteriori du découpage, qui fait que la perception voit ici 6, 7, 3 ou 2 choses, suivant la langue à travers laquelle le monde est perçu. Prégnance : «Force, et par suite stabilité et fréquence d’une organisation psychologique privilégiée, parmi toutes celles qui sont possibles » (Robert, citant Paul Guillaume, représentant du gestaltisme ou Psychologie de la forme). En particulier, le découpage opéré par la première langue, celle que le français appelle langue maternelle, et l’allemand langue paternelle. Car c’est dans cette langue que nous avons appris le monde, que nous avons appris à reconnaître et à différencier. De ce fait, par le langage, l’homme ne se contente pas d’apprendre à reconnaître les choses, il les constitue. On peut donc dire que par le langage, l’homme construit le monde (cf. Claude Hagège, L’homme de paroles, Fayard). Il faudra donc distinguer la réalité en elle-même (c’est à dire telle qu’elle peut exister indépendamment de nous, pour autant qu’on puisse parler d’une telle chose), et le monde que nous organisons à partir de là, et qui est ce dans quoi nous vivons vraiment.

Une certaine inadéquation au réel

La nécessité d’opérer un découpage entraîne une certaine inadéquation du langage au réel : deux longueurs d’onde peu différentiables de part et d’autre d’une frontière portent deux noms différents (avec parfois quelques difficultés d’appréciation, comme aux alentours du turquoise), alors que deux longueurs d’ondes aux deux extrémités d’une même plage portent le même nom : des choses plus dissemblables portent le même nom, alors que d’autres plus semblables portent des noms différents. Avec à la clé des querelles d’école, comme le problème de l’indigo. Il y a là une illusion puissante (au sens que nous avons défini d’erreur que ne dissipe pas sa connaissance) : on finit par prendre les découpages du langage pour des découpages de la réalité, quand bien même les premiers entraîneraient-ils manifestement des distorsions importantes facilement repérables.

Y a-t-il de « faux problèmes » créés par le langage ?

Bergson notamment parle de faux problème pour désigner un problème créé de toutes pièces par la logique du langage, alors qu’il n’y correspond réellement rien (Ex : combien y a-t-il de couleurs ?). On tentera de voir plus loin en quoi ce n’est pas seulement une affaire de vocabulaire, mais que les structures grammaticales, les habitudes stylistiques emportent également une croyance implicite sur la structure même du réel. On a ainsi fait remarquer que quand Aristote établissait sa liste de catégories, il se laissait peut-être piéger par les structures du grec ancien. Nietzsche s’interrogeait (par exemple dans Par delà le bien et le mal) si le cogito cartésien n’était pas une illusion grammaticale, liée à l’exigence grammaticale qui veut qu’un verbe ait un sujet. Kant se demandera si la raison n’a pas tendance à faire des passages à la limite illicites à partir de notions locales pertinentes. A travers des auteurs très différents (de Bergson à Wittgenstein, on s’interrogera sur le fait que des questions métaphysiques traditionnelles puissent n’être que des effets de langage).

Le langage est socialisant et spatialisateur

Le langage, par sa logique de juxtaposition d’unités discrètes, provoque, ou en tout cas renforce, ce que Bergson appelle une spatialisation, éventuellement abusive, de toute appréhension, avec notamment, comme on le voit ici, une prépondérance abusive des limites, là notamment où il faudrait penser en termes de transitions. Il n’y a pas du bleu à côté du vert, mais une modification continue que le langage ne peut rendre. On peut certes introduire des sous-plages intermédiaires (bleu-vert), mais de la discontinuité, même affinée, n’est jamais tout à fait de la continuité. Il faudrait plutôt que le mot bleu se transforme progressivement en mot vert par anamorphose. Quand on aura affaire à des « choses » essentiellement temporelles, l’identification par un mot pourra devenir très problématique, comme le fait d’appeler un homme du même nom durant toute sa vie, certaines civilisations préférant d’ailleurs opérer un changement de nom. On pourra soupçonner, comme le fait Bergson, que ce sont souvent des habitudes pratiques, des conventions sociales, qui font que l’on délimite de telle ou telle manière plutôt que de telle ou telle autre.

Chaque langue comporte implicitement une conception du monde

Revenons aux trois subdivisions. Remarquons qu’il existe une logique assez évidente dans le chona : la couleur verdoyante (citema), la couleur désertique (cicena), la couleur (la, car on peut présenter les couleurs de manière circulaire) d’exception, émotive et symbolique, en plages spatio-temporelles restreintes (fleurs, soleil couchant, sang, etc.). Donc un découpage cohérent. Côté bassa, une pauvreté apparente qui demanderait réflexion (par exemple on sait que chez les individus une certaine indifférence ou insensibilité aux couleurs est liée à certains traits psychologiques, genre introversion). Hui et ziza correspondent à couleurs froides, couleurs chaudes, donc à une division émotionnelle. Gleason fait d’autre part remarquer qu’on considère en botanique que les espèces ayant des fleurs dans la zone jaune, orange, rouge, forment une série présentant des différences fondamentales avec celle des plantes à fleurs bleues, violettes et rouges violacées. A tel point qu’on a créé deux néologismes pour les nommer : série xanthique et série cyanique. Donc il ne s’agit pas seulement de trois divisions différentes, mais de trois organisations relevant de logiques différentes. Par où l’on voit qu’à travers des langues différentes, ce sont à la fois de manière indissociable des organisations du monde différentes et des modes de pensée différents. Les langues ne sont donc pas neutres, elles placent dans des mondes différents, parce qu’elles mettent en œuvre des attitudes d’appréhension différentes. Ce qui n’empêche pas des divergences et des tensions au sein d’une même langue.

Traduction et ethnocentrisme.

Vous ne pouvez pas traduire bleu de français en chona, ni cipswuka de chona en français. Éventuellement, le contexte vous permettra de préciser : si vous savez qu’on parle du sang, vous traduirez cipswuka par rouge. Mais ça ne va pas très bien, parce qu’au fond cipswuka était une plage mieux adaptée aux variations de couleur du sang que rouge. Et de toutes façons, la traduction est mauvaise, parce qu’elle est ce paradoxe de tenter de trouver un équivalent dans un autre mode de pensée. Comme le dit le jeu de mot italien, traduttòre traditóre. Mais cela va plus loin qu’un problème technique pour professionnel. C’est qu’au fond, pour un français, citema restera le vert plus une partie du bleu, donc un bricolage de deux notions différentes, alors qu’en chona, c’est bien une seule notion. La pensée des autres langues est bizarre, exotique, maladroite. Il n’y a pas loin à penser qu’elle est inférieure, puisqu’elle ne correspond pas bien à ce que je crois être la « vraie » réalité, c’est à dire celle que me délivre ma langue. D’où le barbare est celui qui ne parle pas grec. Le langage participe donc à l'ethnocentrisme.

Le problème d’une langue universelle

On en arrive à se dire que la différence profonde de rapport au monde que peut entraîner la diversité des langues risque d'être une cause profonde de l'incompréhension entre les hommes. L'étranger n'est pas seulement celui qui prononce des sons qui me sont incompréhensibles, il est aussi celui qui structure le monde, qui appréhende les choses, de manière bizarre. Aussi la division de l'humanité en des milliers de langues diverses peut être ressentie comme une malédiction. C'est ainsi que dans la Genèse (XI, 1-9), on présente la diversité des langues comme une mesure de rétorsion de dieu, mécontent de la prétention des hommes construisant la tour de Babel. Ainsi s'est formée l'idée qu'il serait préférable que les hommes n'aient qu'une seule langue, que cela soit compris comme l'édification d'une nouvelle langue commune, ou, d'une certaine manière à l'inverse, comme la tentative de retrouver une hypothétique langue originelle. A ceci peut se rajouter, comme chez Leibniz, le souci de trouver une sorte de langue philosophico-logique universelle, la "caractéristique universelle", qui soit conforme aux idées simples et à leurs relations, c'est à dire, pour simplifier, qui soit conforme à la logique, contrairement aux ambiguïtés des langues "naturelles".

Il a effectivement existé des tentatives d'établissement d'une langue universelle. Parmi les plus connues, on peut citer les exemples, au XIXe siècle, du volapük ou de l'espéranto. "L'adoption de l'espéranto faciliterait entre les hommes les échanges spirituels et matériels" (Roger Martin du Gard. Mais le projet est plus ambigu qu'il y parait à première vue. S'il y a bien en jeu un idéal de fraternité universelle, on peut aussi estimer que ce projet comporte en filigrane l'idée d'obliger tous les hommes  à adopter une même appréhension du monde, une même manière de sentir et de penser. Et que dire de la suppression de toutes ces langues, dont on peut estimer qu'elles dispersent l'humanité, mais aussi bien qu'elles en sont la richesse, déployant les diverses manières dont l'homme peut se réaliser ? Aussi, de nos jours, se pose-t-on la question de la grave perte que constitue la disparition de nombreuses langues.

Une nouvelle idée (peut-être d'ailleurs pas si nouvelle que cela) se fait jour, celle du plurilinguisme. Il semble évident que l'anglais est devenu dans plusieurs domaines (par exemple la publication de recherches scientifiques) une langue de communication internationale, comme avait pu l'être d'une certaine manière plus réduite la latin en son temps. Ce qui n'empêche pas un mathématicien français publiant en anglais de conserver sa langue maternelle, et pourquoi pas un physicien d'origine bretonne, de conserver le breton comme langue de ses origines et le français comme langue commune.

Les choses existent-elles sans les mots ?

Le bleu existe-t-il vraiment en dehors du langage ? (bleu pouvant être ici remplacé par n’importe quel autre mot). Question dont il faut d’abord lever l’ambiguïté. Si la question est : telle vibration de telle longueur d’onde a-t-elle besoin du langage pour exister ? La réponse est : les notions composant la question n’existeraient pas sans le langage, le phénomène physique qu’elles tentent d’appréhender est indépendant du langage et continuerait à se produire sans personne pour le dire. Si la question est : le regroupement que j’effectue en mettant ensemble le bleu d’une eau glauque et celui d’un ciel proche du soleil couchant existe-t-il en réalité, la réponse est non, et le chona ne le fait pas. Dénommer le réel est donc une opération complexe et paradoxale, puisqu’à la fois, j’ai donc la prétention de dire quelque chose qui est, et qui existerait quand bien même je n’en parlerais pas, et en même temps je réaffirme un arrangement conventionnel, renvoyant à l’histoire d’une civilisation. Le langage masque donc le réel autant qu’il le dévoile.

La différence entre signal et symbole selon Benveniste

Prenons d'abord grand soin de distinguer deux notions qui sont bien souvent confondues  quand on parle du "langage animal" : le signal et le symbole. " (Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale). Il est probable que toutes les formes de vie aient besoin de systèmes de communication pour régler les problèmes propres à l'espèce et qui ne peuvent recevoir de solution satisfaisante strictement individuelle. Aussi en existe-t-il de très nombreux. Tous reposent sur la notion générale de signe. Le signe est un fait physique (ce peut être un son, une couleur, une odeur, quoique ce soit de repérable), dont la caractéristique est de ne pas valoir pour lui-même, mais d'avoir pour but de renvoyer à autre chose. Ainsi, quand j'agite mon bras sur un quai de gare, à côté d'un train qui s'en va,  ce n'est pas pour remuer mon bras, mais pour continuer à exprimer de loin une idée que j'exprime de près par les sons "au revoir". Il existe plusieurs genres de signes, suivant leur fonctionnement, suivant comment ils renvoient et à quoi ils renvoient. La science générale des signes est généralement appelée sémiologie.

Un signal est un fait physique relié à un autre fait physique, comme le tonnerre annonçant l'orage, la sonnerie annonçant le début du cours, ou le feu rouge ordonnant qu'on s'arrête. Le signal n'est pas fait pour donner à penser, il est fait pour obtenir une réaction adéquate, qu'on arrête son véhicule ou qu'on rentre en cours. Il n'est pas fait pour appeler des commentaires, il ne comporte jamais de distanciation, pas d'humour, il vaut mieux dans le cadre de son fonctionnement de ne pas chercher à le problématiser. Il ne comporte généralement pas d'ambiguïté, et n'a pas à être interprété. L'idéal est qu'il fonctionne sur le mode du réflexe : le feu est au rouge, je m'arrête, même si je suis en train de penser à autre chose. Quand l'abeille entreprend sa petite danse indiquant à ses congénères la direction des fleurs à aller butiner, cela n'appelle aucun commentaire, il n'y a d'ailleurs aucun moyen d'en faire, le but de l'affaire est que les autres y aillent : le signal appelle une réaction adéquate, et rien d'autre. On peut dresser l'animal à identifier des signaux variés, et on parvient parfois à des résultats assez étonnants en la matière. L'homme aussi apprend des systèmes de signaux, quand il faut obtenir un fonctionnement automatique et si possible sans faille, comme par exemple le code de la route.

Un symbole, comme le sont les mots de la langue, est un fait physique, qui renvoie à une idée. " Employer un symbole, dit Benveniste,  est cette capacité de retenir d'un objet sa structure caractéristique et de l'identifier dans des ensembles différents". Savoir utiliser le mot table, c'est être capable de reconnaître une idée assez générale (qu'il y a un plan de travail adapté à une certaine activité) commune à des objets divers qui sont parfois très dissemblables par leur forme et leur allure (une table de classe, une table de cuisine, une table de café, une table de salle à manger, une table de dessin, une table à accoucher, etc.). Le mot renvoie donc à une généralité et à une abstraction, même quand il s'agit d'un mot réputé "concret". Le symbole s'adresse donc d'abord à la pensée. Il demande un travail d'interprétation, il faut tenter de le comprendre d'après son contexte qui peut en faire varier le sens, il conserve toujours une certaine ambiguïté, il permet toutes les distanciations, on ne peut jamais prétendre avoir épuisé son sens, toutes difficultés qui ne se posent pas pour un signal. Le symbole appelle par sa nature même l'exigence de problématisation. Là où le signal impose une signification stricte, efficace parce que "fermée", le symbole offre un sens "ouvert", avec à la fois toute la richesse et toutes les difficultés que cela comporte.

Une structure à double articulation

Le langage est organisé sur deux plans. D'une part, c'est un fait physique, production de son par l'appareil vocal, perception par l'appareil auditif. Sous cet aspect matériel, il fait l'objet d'une connaissance, la phonétique. Celle-ci montre que toutes les langues sont formées de quelques dizaines d'éléments sonores, variables d'une langue à l'autre, et qu'on appelle phonèmes. Mais ce support phonétique, ce "signifiant", n'est pas là pour lui-même, mais pour signifier quelque chose.

Le langage est donc d'autre part autre chose, une structure immatérielle, communication de "signifiés", qui remplace les événements, les objets, par l'évocation de structures caractéristiques formant le sens des mots. Dans cette optique, la langue est formée d'un grand nombre de monèmes (forme minimum douée de sens qui est libre ou liée à une autre forme). Il y a donc deux plans d'existence de la langue : sémantique (selon le sens ) ou phonétique (selon le son). Chacun de ces deux plans forme ce qu'on appelle une structure, c'est à dire un ensemble dans lequel chaque élément n'existe que par son rapport et ses différences aux autres. Ce qu'il y a de remarquable dans les langues humaines, c'est que ces deux structures ne sont pas parallèles. Certaines espèces parviennent à produire quelques dizaines de sons, mais comme à chaque son correspond un sens, elles ne peuvent donc communiquer que quelques dizaines de sens. L'homme produit quelques dizaines de sons, mais comme ce ne sont pas dans la langue les sons eux-mêmes, mais les combinaisons de sons qui sont porteuses de sens, il se trouve dans la possibilité technique de produire autant de morphèmes qu'il en faudra. Il n'y a donc pas de limites, autres que celles des capacités intellectuelles humaines, à la production de sens par le langage.

Les fonctions du langage

Les fonctions du langage sont très diverses, et il ne peut être question d'en dresser une liste ici. Nous avons déjà signalé son rôle dans notre structuration et notre appréhension du réel. Il est d'une manière générale le support  de toutes les activités humaines. C'est évident pour certaines activités (avocat, professeur, poète, homme politique, etc.). Mais même des activités qui semblent moins directement langagières reposent sur lui. Une activité sportive quelconque, mettons le football, repose sur des notions et des règles, ce qui suppose une élaboration et une structuration par le langage. 

On tend parfois à confondre deux fonctions du langage, qui sont au contraire assez opposées, la communication et l'expression. La communication est sans doute la fonction première du langage. De la même manière que les systèmes de communications des animaux ont pour fonction de communiquer les informations qui sont nécessaires à la vie collective de l'espèce, le langage humain a d'abord comme rôle de permettre les fonctions sociales premières. Bergson dira ainsi que le langage est d'abord commerçant et militaire. Se servir de la langue pour dire des émotions, pour essayer de traduire des états d'âme,  pour élaborer des théories, pour entreprendre une recherche de la vérité, est quelque chose de plus tardif, et qui, en tout état de cause, ne peut commencer que quand les exigences plus urgentes de la survie ont été assurées : "il fallait vivre" (Bergson).

L'expression n'a pas d'abord d'intérêt social : il s'agit pour l'individu de formuler, donc de produire à l'extérieur de lui, un vécu "interne". Ce mouvement d'extériorisation lui est très profitable, car en extériorisant de la sorte par le langage, on objective en quelque sorte ce dont on restait prisonnier, on reprend un certain pouvoir dessus en le mettant à distance de soi, et encore plus en le portant à connaissance d'autrui. Ainsi l'expression a un rôle à la fois thérapeutique et de prophylaxie. Mais cela ne va pas sans inconvénients : la coexistence pacifique entre les individus ne va pas sans une certaine opacité, une certaine dose de secret, de silence. L'expression peut franchir la limite de ce qui était acceptable dans le rapport à autrui, et le rendre plus difficile. Il y a donc une certaine antinomie entre l'expression et la communication, et l'équilibre entre les deux se révèle très délicat.

Remarquons pour terminer ce point, qu'il existe un usage du langage très répandu, peut-être le plus répandu, et sur lequel on est parfois insuffisamment attentif. Nous passons nos journées à dire à nos proches, à nos amis, à nos voisins,  quantité de choses dont le contenu a un intérêt extrêmement réduit, ce qu'on appelle parfois "parler de la pluie et du beau  temps". On pourrait se dire qu'il serait au fond préférable de se taire, plutôt que de débiter couramment tant de choses insignifiantes. Mais il suffit d'imaginer quelqu'un qui appliquerait ce principe, pour immédiatement faire ressortir en négatif le rôle d'un tel usage de la parole : parler pour ne rien dire à mes proches, c'est néanmoins entretenir avec eux une relation d'interlocuteurs, ce qui implique une reconnaissance intersubjective réciproque. Et même s'il est, au niveau du contenu, stérile et insignifiant de dire bonjour à son voisin, ça n'en reste pas moins un signe de reconnaissance, un signe de respect au sens kantien du terme, et ne pas le faire, donc ne rien dire, peut passer au contraire pour un signe de mépris, voire d'agression.  Ainsi le langage est-il l'instrument de base pour fonder une communauté sur une reconnaissance réciproque des sujets.

Brève introduction au nominalisme

Par le langage, nous pouvons tout nommer, même ce qui n'existe pas, pourvu que nous l'ayons un tant soit peu conçu. Autrement dit, le signifiant renvoie toujours à un signifié,  mais à ce signifié ne correspond pas nécessairement quelque chose de réellement existant, c'est à dire d'existant indépendamment de nous. Le mot renvoie toujours à quelque chose, mais qu'en est-il du statut de ce "quelque chose" ? Les cas de figure sont manifestement très variables. Il existe des objets complètement imaginaires, un martien, un centaure, mais dans ce cas là on se rend compte quand même que, selon le principe freudien de la condensation, l'idée correspond à un assemblage hétéroclite d'éléments réels. Il existe des objets réels au premier degré, mais néanmoins largement imaginaires tels qu'on les perçoit parfois : dans ce que certains appellent une araignée, il y a beaucoup de fantasme, et un peu de réalité. Il y a des mots qui désignent non des choses, mais des rapports entre les choses, or les rapports entre les choses, à la différence des choses elles-mêmes, n'existent que pour ceux qui les pensent. Cette thèse, que l'on appelle nominalisme, est défendue par Guillaume d'Ockham, philosophe de XIIIe siècle. Il y a également des mots qui désignent non des choses, mais des collections. Or la collection n'existe que pour celui qui est capable d'opérer une synthèse unificatrice de choses existant en elles-mêmes de manière séparée, donc là encore pour un sujet pensant. Ainsi dira Ockham, il y a réellement des hommes, mais l'humanité n'existe pas réellement, ce n'est qu'un terme de regroupement. Par où l'on voit, compte tenu du grand usage fait de nos jours du concept d'humanité, qu'un auteur du moyen âge peut apporter des instruments critiques pour penser notre époque.

Suggestions de lectures

* NIETZSCHE, Sur la vérité et le mensonge (Le livre des philosophes) (p404 à 416)
Sur Guillaume d'Ockham : des choses et de leur rapport.

Rubrique "à éviter"

Deux maladresses opposées à éviter :
* De prendre systématiquement les mots pour des choses, c'est à dire de croire, à chaque création de notion, ou, plus fréquemment, à chaque fois qu'un mot connaît son heure de gloire et de mode, qu'il y correspond obligatoirement et de manière univoque  quelque chose de réel. 
* De sous-estimer le rapport direct qu'il y a entre maîtrise d'une langue et appréhension du réel.

Questions de révision et d'approfondissement

Pour que ces questions soient efficaces, il ne suffit pas de les survoler en se disant "ça, je saurais y répondre", ou à l'inverse "je n'y arriverai jamais". Il faut tenter d'y répondre coûte que coûte, même pas très bien, le mieux étant devant témoin (mais si...). Car c'est très différent de faire et de croire pouvoir faire. Ca peut se jouer à charge de revanche, ou encore alternativement.

* Les limites entre les couleurs sont-elles réelles ?
* Dans quelle mesure les découpages effectués par le langage sont-ils conformes au réel ?
* Comment comprendre l'affirmation de Spinoza selon laquelle il n'y a dans la nature qu'une seule substance ?
* Que sont le signifiant, le signifié, le référent ?
* Le langage peut-il introduire des distorsions par rapport au réel ?
* Peut-il y avoir de faux problèmes ?
* Que veut-on dire par l'expression "ce n'est qu'une querelle de mots" ?
* Pourquoi peut-on reprocher au langage d'être abusivement socialisant ?
* Que signifie que le langage est spatialisateur ?
* Qu'appelle-t-on le génie d'une langue ?
* Pourquoi peut-on dire que toute traduction est une trahison ?
* En quoi le langage peut-il jouer un rôle dans l'ethnocentrisme ?
* Serait-il judicieux de chercher à instaurer une langue universelle ?
* Quels rapports entretiennent les mots et les choses ?
* Quelle différence peut-on faire entre symbole et signal ?
* Est-il légitime de parler de langage animal ?
* Qu'apporte la distinction dans le langage entre structure phonétique et structure sémantique ?
* A quoi sert le langage ?
* Quelle différence y a-t-il entre communiquer et s'exprimer ?

Pour en savoir plus

* Rapport du langage avec la main et la technique dans chapitre sur la technique

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