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Quelques propos qui se voudraient incitatifs
suivis d'un petit extrait littéraire sur la vraie lecture


Je suis multiple certes, et bien plus polymorphe que je ne voudrais parfois l'admettre. Je n'en reste pas moins étroitement limité par ma double finitude spatio-temporelle. Mes expériences peuvent être variées, elles n'en restent pas moins nécessairement fort pauvres en regard de cette extraordinaire multiplicité qu’est l’humanité à travers l’espace et le temps et, au delà, en regard du foisonnement toujours sous-estimé de la réalité même, encore plus diverse.
La lecture me donne accès à une richesse que ne pourrait fournir aucune expérience, aussi dense fût-elle. Des siècles, des millénaires de pensée et d’expérience condensées me sont ainsi offerts, des ailleurs de la pensée et du réel, dont je n'aurais parfois pas même soupçonné l'existence. Les livres m'offrent, pour un prix matériel dérisoire par rapport à ce qu'ils donnent en échange, une fortune inestimable.
Le livre m'ouvre sur ce qui n'est pas moi, il m'aide aussi à préciser ce que je suis et ce que je pense. J'y découvre aussi bien d'autres mondes que le mien, que l'expression plus poussée de ce que je savais déjà. Savoir plus qu’on ne peut naturellement savoir, c’est aussi être plus qu’on ne peut naturellement être : on retrouve l'idée philosophique, morale et politique d’un homme qui refuse ses limites naturelles, et vise à transcender sa naturalité.
L'audiovisuel reste prisonnier du spectaculaire, de l’image, du visible, de l’immédiateté, de l’actuel. La télévision peut certes donner à voir, et même, plus rarement, à penser. Elle n'en reste pas moins peu apte à permettre le recul nécessaire à toute réflexion conséquente, elle n'autorise pas ce que la philosophie appelle parfois la patience du concept. La presse est prisonnière du quotidien, de l’éphémère, de l’actualité encore. L’un comme l’autre ne peuvent se permettre de trop longs développements, des argumentaires trop poussés ou trop détaillés. Les grands problèmes sont par essence inactuels et exigent une mise à distance, le livre leur est mieux adapté.
Le livre seul permet des modes de fonctionnement très avantageux auxquels on ne porte pas toujours suffisamment attention. Du côté de l'auteur, il offre la possibilité inestimable de pouvoir développer complètement une pensée, une argumentation, sans avoir à s'interrompre et à perdre le fil de son propos pour répondre à des objections extérieures. S'il est bien sûr utile et nécessaire de savoir prendre en compte la pensée d'autrui et les objections qu'il peut nous opposer, le débat n'en comporte pas moins un désavantage qui peut se révéler ruineux : empêcher le plein développement d'une argumentation. Le livre permet pleinement à son auteur d'aller au bout de son idée, ce qui n'empêchera évidemment pas le lecteur de conserver sa liberté critique.
De l'autre côté, l'écrit possède un grand avantage, qui est de pouvoir être lu selon le rythme de pensée du lecteur. Qui n'a pas connu ce désagrément essentiel du cours oral, de l'exposé, qui est qu'il est nécessaire de comprendre exactement à la même vitesse que l'orateur explique ? Et encore, le fait de comprendre suscite nécessairement en nous des idées auxquelles il est nécessaire de ne pas donner libre cours si l'on veut pouvoir continuer à suivre la suite du propos de l'orateur. On pourrait presque dire que le fait d'être en train de comprendre ce qu'il dit est d'une certaine manière ce qui empêche de comprendre ce qu'il continue à dire. Avec l'écrit, je pause, je digresse, je vogue et je reviens, je retourne en arrière à mon gré, pouvant ainsi m'approprier la pensée de l'auteur selon mes exigences propres.


Pratiquement, il faut différencier différents modes de lecture. Il ne s'agit pas de traiter de la même manière un roman policier, un livre documentaire, un cours de mathématiques, un traité philosophique. Le roman policier se lit une seule fois sans prendre de notes, alors qu'on peut envisager prise de notes ou rédaction de fiche de lecture pour le livre documentaire, surtout si on compte ne le lire qu'une seule fois. Il est bien évident par contre que le cours de mathématiques ne peut se lire comme ça, en une seule fois. Il faut prendre le temps de la réflexion, comprendre comment on passe d'une ligne à la suivante, éventuellement faire les exercices d'accompagnement qui permettent de vraiment s'approprier les nouveaux modes de raisonnement proposés. La lecture d'un traité philosophique ressemble souvent plus à celle d'un cours de mathématiques qu'à celle d'un roman.
Il ne faut pas abandonner la lecture d'un livre sous le seul prétexte d'une relative incompréhension. Évidemment, si l'on s'est attaqué à trop difficile par rapport à ses forces du moment, il peut être plus sage de revenir à quelque chose de plus facile, éventuellement à un ouvrage d'introduction ou de vulgarisation. Mais il faut bien comprendre qu'il en est de la lecture comme de tout autre exercice. Si au cours d'un entraînement sportif, on n'éprouve aucune difficulté, on peut en conclure à l'inutilité et l'inefficacité de l'affaire. Il est de la même manière normal d'éprouver de la résistance lors de la rencontre de nouvelles idées, de nouveaux modes de raisonnements. On pourrait presque dire que si tout coule facilement, c'est qu'il ne se passe pas grand chose. Il ne faut donc pas hésiter à relire, autant de fois que la compréhension l'exigera, s'il le faut en laissant quelque temps s'écouler entre deux lectures. En tout état de cause, même pour la compréhension d'un auteur, mieux vaut quelques pages bien comprises et approfondies, que plusieurs livres survolés.
Pour les œuvres qui sont appelées à devenir nos œuvres personnelles de référence, il est quasi nécessaire d'avoir ce qu'on appellera un exemplaire de travail, éventuellement en plus de l'éventuel exemplaire de "présentation" destiné à la bibliothèque. L'exemplaire de travail sera annoté en cours de lecture. On peut y mettre en marge des commentaires (brefs), des titres récapitulatifs, comme on voit parfois fait dans certains manuels. Les phrases les plus significatives seront soulignés, les extraits les plus représentatifs encadrés. Ces différentes opérations d'une part permettent une meilleure appropriation de l'œuvre, d'autre part permettront par la suite de se la remettre bien en mémoire en un temps assez rapide.
La rédaction de fiches de lecture peut également présenter les deux avantages susdits. Il est bien sûr des manières diverses de tenir ses fiches. On peut y inclure notamment : plan de l'œuvre, bref exposé de la problématique, concepts principaux, repérage de quelques morceaux choisis, notation de quelques citations. Dans tous les cas, pour que la chose reste exploitable, il faut savoir faire suffisamment bref, savoir aller à l'essentiel.
Enfin, ne pas oublier qu'on ne peut être tenu d'avoir tout lu, et qu'il est des livres qui, selon les préoccupations que l'on a, ont simplement besoin d'être consultés. Il faut alors, quand il y en a une, consulter la table des matières, feuilleter, lire "en diagonale" jusqu'à ce qu'un passage accroche l'attention. Et ne pas hésiter à abandonner une source qui se révèle inappropriée à l'étude entreprise...>


Rappelons que les livres peuvent être consultés ou empruntés dans les C.D.I., dans les bibliothèques, qu'ils peuvent être achetés et commandés dans les librairies. On peut aussi emprunter à un ami, un oncle, à la bibliothèque familiale, en respectant cette règle fondamentale si souvent oubliée : il est très vilain, et de plus nocif aux rapports intersubjectifs, d'oublier de rendre en temps raisonnable, voire d'oublier de rendre tout court.
Pour simplement savoir les titres disponibles en français dans les librairies,
;ou même pour commander et recevoir chez soi,
vous pouvez consulter sans engagement les grands sites : Decitre, Fnac, Amazon (et d'autres...) ou en parler tout bêtement au libraire du coin...


Vrais et faux lecteurs
Deux extraits de "Hygiène de l'assassin" d'Amélie Nothomb (Albin Michel)

« (…) le pseudo-lecteur, bardé dans son scaphandre, passe en toute imperméabilité à travers mes phrases les plus sanglantes. De temps en temps, il s’exclame, ravi : « Quel joli symbole ! » C’est ce qu’on appelle la lecture propre. Une invention merveilleuse,  très agréable à pratiquer au lit avant de s’endormir ; ça calme et ça ne salit même pas les draps. » (127)
« - Il y a tant de gens qui poussent la sophistication jusqu'à lire sans lire.  Comme des hommes-grenouilles, ils traversent les livres sans prendre une goutte d'eau.
- Oui, vous en aviez parlé au cours d'une entrevue précédente.
- Ce sont les lecteurs-grenouilles.  Ils forment l'immense majorité des lecteurs humains, et pourtant je n'ai découvert leur existence que très tard.  Je suis d'une telle naïveté.  Je pensais que tout le monde lisait comme moi ; moi, je lis comme je mange : ça ne signifie pas seulement que j'en ai besoin, ça signifie surtout que ça entre dans mes composantes et que ça les modifie.  On n'est pas le même selon qu'on a mangé du boudin ou du caviar; on n'est pas le même non plus selon qu'on vient de lire du Kant (Dieu m'en préserve) ou du Queneau.  Enfin, quand je dis « on », je devrais dire « moi et quelques autres », car la plupart des gens émergent de Proust ou de Simenon dans un état identique, sans avoir perdu une miette de ce qu'ils étaient et sans avoir acquis une miette supplémentaire.  Ils ont lu, c'est tout : dans le meilleur des cas, ils savent « ce dont il s'agit ». Ne croyez pas que je brode.  Combien de fois ai-je demandé, à des personnes intelligentes : « Ce livre vous a-t-il changé ? » Et on me regardait, les yeux ronds, l'air de dire : « Pourquoi voulez-vous qu'il me change ? »
- Permettez-moi de m'étonner, monsieur Tach : vous venez de parler comme un défenseur des livres à message, ce qui ne vous ressemble pas.
- Vous n'êtes pas très malin, hein ? Alors, vous vous imaginez que ce sont les livres « à message » qui peuvent changer un individu ? Quand ce sont ceux qui les changent le moins.  Non, les livres qui marquent et qui métamorphosent, ce sont les autres, les livres de désir, de plaisir, les livres de génie et surtout les livres de beauté.  Tenez, prenons un grand livre de beauté: Voyage au bout de la nuit.  Comment ne pas être un autre après l'avoir lu ? Eh bien, la majorité des lecteurs réussissent ce tour de force sans difficulté.  Ils vous disent après : « Ah oui, Céline, c'est formidable », et puis reviennent à leurs moutons. Évidemment, Céline, c'est un cas extrême, mais je pourrais parler des autres aussi.  On n'est jamais le même après avoir lu un livre, fût-il aussi modeste qu'un Léo Malet: ça vous change, un Léo Malet.  On ne regarde plus les jeunes filles en imperméable comme avant, quand on a lu un Léo Malet.  Ah mais, c'est très important ! Modifier le regard: c'est ça, notre grand œuvre.
- Ne croyez-vous pas que, consciemment ou non, chaque personne a changé de regard, après avoir fini un livre ?
-Oh non ! Seule la fine fleur des lecteurs en est capable.  Les autres continuent à voir les choses avec leur platitude originelle.  Et encore, ici il est question des lecteurs, qui sont eux-mêmes une race très rare.  La plupart des gens ne lisent pas.  A ce sujet, il y a une citation excellente, d'un intellectuel dont j'ai oublié le nom : « Au fond, les gens ne lisent pas ; ou, s'ils lisent, ils ne comprennent pas ; ou, s'ils comprennent, ils oublient. » Voilà qui résume admirablement la situation, vous ne trouvez pas ? » (pp. 56-58)


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