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Sénèque

Sénèque

Sénèque

 

romain d'origine espagnole
-4, 65
première lecture conseillée : la seizième lettre à Lucilius

SA VIE

Lucius Annaeus Seneca, en français Sénèque, est né en Espagne, à Cordoue (appellations actuelles) en l'an - 4 et est mort près de Rome en 65. Philosophe se réclamant du stoïcisme et dramaturge, il est l'auteur de nombreux ouvrages : consolations, dialogues et lettres philosophiques, tragédies. C'est également un homme politique important, conseiller de l'empereur Caligula, précepteur puis conseiller de Néron. Financier très riche et puissant, ce qui peut paraître étrange par rapport à sa profession de foi stoïcienne, il fera l'objet de vives contestations et finira par être discrédité. Il devra se suicider par ordre de Néron. Ses traités philosophiques comme De la colère, Sur la vie heureuse (en latin, De Vita beata) ou De la brièveté de la vie (De Brevitate vitæ), et surtout ses Lettres à Lucilius exposent ses conceptions philosophiques stoïciennes : pour lui « Le souverain bien c'est une âme qui méprise les événements extérieurs et se réjouit par la vertu ». Ses tragédies constituent par ailleurs un des meilleurs exemples du théâtre tragique latin avec des œuvres qui nourriront le théâtre classique français du XVIIe siècle comme Médée, Œdipe ou Phèdre.

« La mort de Burrus brisa la puissance de Sénèque, parce que la politique du bien n'avait plus le même pouvoir, maintenant que l'un de ceux que l'on pourrait appeler ses chefs était mort et que Néron penchait vers les hommes du pire. Ces mêmes hommes lancent contre Sénèque des accusations variées, lui reprochant de chercher encore à accroître ses richesses, déjà immenses, et qui dépassaient déjà la mesure convenant à un particulier, de vouloir s'attirer la faveur des citoyens et, par la beauté de ses jardins et la magnificence de ses villas, surpasser même le prince. On lui faisait grief aussi de sa gloire d'homme de lettres et de composer plus fréquemment des poèmes depuis que Néron s'était mis à les aimer. Ennemi affiché des divertissements du prince, il dépréciait son habileté à conduire les chevaux, se moquait de sa voix chaque fois qu'il chantait. Jusqu'à quand n'y aurait-il rien de beau dans l'État qui ne passât pour être l'œuvre de cet homme ? Assurément, Néron était sorti de l'enfance et était dans la force de sa jeunesse ; qu'il renvoyât son instituteur, puisqu'il avait pour l'instruire des personnages suffisamment illustres, ses propres ancêtres » (Tacite, Annales, XIV, 52 )

QUELQUES ŒUVRES

Philosophie : "Consolation à Marcia" (41), "La tranquillité de l'âme" (50/60), "La vie heureuse" (58), "De la brièveté de la vie" (vers 50), "De la colère" (vers 45), "De la clémence" (56), "Des bienfaits" (61/63), "Lettres à Lucilius" (63/64).
Théâtre : Apocoloquintose, Médée, Oedipe, Agamemnon, Phèdre, Hercule furieux.

UN HOMME AMBIGU
Le vieux Sénèque, qu’on appelle Sénèque le jeune par rapport à son père, mais qu’on ne parvient guère à imaginer jeune, peut ne pas inspirer la sympathie. Précepteur de Néron, semblant avoir mené quelque rôle dans l’assassinat de la maman, Agrippine, c’est un arriviste notoire, ayant amassé comme maint homme politique – rien de nouveau sous le soleil – un gros patrimoine immobilier, pratiquant sans état d’âme  quelque chose ressemblant à une activité de banquier, enfin, comme on le voit, à une certaine distance de ses préceptes moralisateurs sur les futilités de la vie. Car c’est un donneur de leçons à n’en plus finir, souvent lourdaud et répétitif, pas très porté sur les subtilités dialectiques de la philosophie stoïcienne dont il se réclame. Avec ça, très obsédé par la mort, ayant tendance, à l’antique, à considérer que le but essentiel de la vie est de mourir héroïquement, comme s’il pouvait y avoir une manière intelligente de cesser de vivre. Sa propre mort, « suicide » ordonné par Néron, est digne d’un mauvais film glauque.
Mais les choses ne sont pas simples. Sénèque sait faire passer avec une grande force de conviction de grandes idées, fondamentales, exigeantes et souvent dérangeantes. D’abord, que personne ne peut être maître du monde, y compris ceux qui en entretiennent le délire, mais tout le monde peut lutter pour devenir maître de soi. Faire la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas est le départ de toute liberté.
Pour cela, se méfier de tout ce qui peut perturber le pouvoir sur soi-même, et notamment ces mouvements excessifs et désordonnés que sont la crainte, le désir, mais aussi la joie. Y préférer la juste mesure, la sérénité, la prudence, la volonté. Et comprendre la vanité des fuites et des faux-semblants. Il est par exemple inutile d’aller se « ressourcer » ailleurs, puisqu’on y emmène avec soi le principal inconvénient, à savoir soi-même.

 

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LETTRES A LUCILIUS

20. « La philosophie enseigne à agir, non à parler. Elle exige que chacun vive suivant la loi qu'il s'est donné ; que la vie ne soit pas discordante au langage ou discordante en elle-même, qu'il y ait entre tous les actes unité de couleur. Voilà le principal office de la sagesse, et son principal indice : que les paroles et les œuvres soient à l'unisson, que l'homme soit partout égal et identique à lui-même. « Qui s'en fera fort ? » Ils seront peu, mais il s'en trouvera. Oui, l'entreprise est difficile, et je ne prétends pas que le sage ira toujours à la même allure, mais par le même chemin. Ainsi donc, examine-toi, vois si ton costume et ta demeure ne jurent pas ensemble ; si, libéral envers toi-même, tu ne te montres pas avare pour les tiens ; si, dîneur frugal, tu n'es pas un bâtisseur fastueux. Une fois pour toutes prends en main une règle de vie ; ajuste à ce niveau toute ta façon de vivre. Tel se resserre dans sa maison, qui dehors se met au large et se donna de l'aise : contradiction vicieuse, marque d'une âme vacillante qui n'a pas encore sa ligne assurée. Je dirai par là-dessus d'où provient cette inconséquence, cette dissemblance des actes et des desseins : nul ne se propose vraiment ce qu'il veut. Si on se le propose, on ne s'y tient pas et on va plus loin. On ne se borne pas à changer : on retourne en arrière et on en revient à ce qu'on avait quitté et condamné. »

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22. « Pas un ne se demande s'il vit bien, mais s'il aura longtemps à vivre. Cependant, tout le monde est maître de bien vivre ; nul, de vivre longtemps. »

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28. « Tu crois qu'il n'est arrivé qu'à toi, et tu t'étonnes comme d'une chose étrange, d'avoir fait un si long voyage et tant varié les itinéraires sans dissiper la lourde tristesse de ton cœur ? C'est d'âme qu'il te faut changer, non de climat. Tu as beau franchir la vaste mer ; « rivages et cités ont beau, selon l'expression de notre Virgile, reculer sous ton regard », tu seras, où que tu abordes, suivi de tes vices. A quelqu'un qui formulait la même plainte Socrate répliqua : « Pourquoi es-tu surpris de ne profiter en rien de tes longues courses ? C'est toi que tu emportes partout. Elle pèse sur toi, cette même cause qui t'a chassé au loin. » Quel réconfort attendre de la nouveauté des sites, de la connaissance des villes ou des endroits ? Cela ne mène à rien de balloter ainsi. Tu demandes pourquoi tu ne sens pas dans te fuite un soulagement ? Tu fuis avec toi.  Il te faut déposer ce qui fait poids sur ton âme : aucun lieu jusque là ne te donnera du plaisir. »

 

37. « Connaît-on beaucoup d'hommes qui sachent comment ils se sont mis à vouloir ce qu'ils veulent ? On n'y vient point avec réflexion : on y est lancé par une impulsion. La Fortune ne se porte pas sur nous moins souvent que nous sur elle. Il y a honte à se laisser entraîner au lieu d'aller son pas, et, soudainement plongé dans le tourbillon des événements, à demander avec stupeur : "Comment, moi, suis-je ici ?" »

 

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108. « Il ne faut pas s'étonner si chacun exploite le même sujet conformément à ses tendances. Dans le même pré le bœuf cherche de l'herbe, le chien un lièvre, la cigogne des lézards. »

AUTRES CITATIONS

1. La recherche du bonheur, affaire strictement personnelle
« Dans la vie, mon frère Gallion, c'est le bonheur, que veulent tous les hommes; mais s'agit-il de voir nettement en quoi consiste ce qui peut réaliser la vie heureuse, ils ont un nuage devant les yeux. Non certes, il n'est pas facile de parvenir à la vie heureuse; car chacun s'en éloigne d'autant plus, qu'il court plus rapidement après elle, s'il a manqué le chemin : quand le chemin conduit en sens contraire, la vitesse même augmente la distance. Il faut donc, avant tout, déterminer quel est pour nous l'objet à rechercher; ensuite, regarder de tous côtés par où nous pourrons y tendre avec le plus de célérité. Ce sera sur la route même, pourvu qu'elle soit droite, que nous saurons de combien chaque jour on avance, et de combien nous aurons approché de ce but, vers lequel nous pousse un désir propre à notre nature. Tant que nous errons çà et là, en suivant non pas un guide, mais un bruit confus et des cris discordants qui nous appellent vers différents points, la vie s'use en égarements, cette vie qui est courte, et qui le serait lors même que jour et nuit nous travaillerions pour le bien-être de l'esprit. D'après cela, qu'il soit décidé où nous allons et par où nous passerons, non sans l'assistance de quelque homme habile qui ait exploré les lieux vers lesquels nous marchons; car il n'en est pas de ce voyage comme des autres : dans ces derniers, un sentier que l'on a pris et les gens du pays, à qui l'on demande le chemin, ne permettent pas que l'on s'égare; mais ici le chemin le plus battu, et le plus fréquenté, est celui qui trompe le plus.
Rien donc n'est plus important pour nous, que de ne pas suivre, à la manière du bétail, la tête du troupeau, en passant, non par où il faut aller, mais par où l'on va. Or, il n'est chose au monde, qui nous jette dans de plus funestes embarras, que l'usage où nous sommes de nous façonner au gré de l'opinion, en regardant comme le mieux ce qui est reçu par un grand assentiment, et ce dont nous avons des exemples nombreux; c'est vivre, non suivant la raison, mais par imitation. De là, cet énorme entassement de gens qui se renversent les uns sur les autres. Comme il arrive dans un. grand carnage d'hommes, quand la multitude se refoule sur elle-même, nul ne tombe sans faire tomber sur lui quelqu'autre qu'il entraîne, et les premiers causent la perte de ceux qui suivent : voilà ce que dans toute vie vous pouvez voir se passer. Nul ne s'égare pour lui seul, mais on est la cause et l'auteur de l'égarement d'autrui. Le mal vient de ce qu'on est serré contre ceux qui marchent devant. Tandis que chacun aime mieux croire que de juger, jamais on ne juge de la vie, toujours on en croit les autres. Ainsi nous ébranle et nous abat l'erreur transmise de main en main, et nous périssons victimes de l'exemple. Nous serons guéris, si une fois nous sommes séparés de la grande réunion. Quant à présent, le peuple tient ferme contre la raison; il défend sa maladie. Aussi arrive-t-il ce qui a lieu dans les comices, où, après l'élection des préteurs, ceux qui l'ont faite s'en étonnent, quand la mobile faveur s'est promenée autour de l'assemblée. Les mêmes choses, nous les approuvons, nous les blâmons. Tel est le résultat de tout jugement dans lequel c'est à la majorité que l'on prononce. . » (De la vie heureuse, ch.1)

2. Vraies et fausses conquêtes
« Le vrai plaisir, digne de l'homme et du sage, consiste à ne point emplir et surcharger son corps, à ne point irriter ses passions, dont le repos fait notre sûreté; à vivre exempt de trouble, tant de celui qui agite et met aux prises d'ambitieux rivaux, que de cette intolérable superstition qui nous vient du fond même de l'âme, et nous fait juger des dieux avec le vulgaire, et leur prêter nos vices. Ce plaisir, toujours égal, toujours libre de crainte et qui jamais ne se lasse de lui-même, est le partage de l'homme dont nous aimons surtout à présenter l'image, de l'homme qui, possédant à fond, pour ainsi dire, et la justice divine et la justice humaine, jouit des biens présents sans dépendre de l'avenir : car il n'est rien de ferme pour quiconque se porte vers un avenir incertain. Exempt de ces cruelles inquiétudes qui font le tourment de l'âme, sans espérance, sans désir, il ne s'en remet pour rien au hasard; il se contente de ce qu'il possède en propre. Et ne vous imaginez pas qu'il se contente de peu : il est maître de tout, non comme le fut Alexandre, qui, campé sur les bords de la mer Rouge, avait encore plus de pays à conquérir qu'il n'en avait parcouru. Il ne possédait pas même les provinces qu'il avait envahies et subjuguées, lorsque, sur l'Océan, Onésicrite errait à la découverte et cherchait de nouvelles guerres sur une mer inconnue. N'était-ce pas assez manifester son indigence, que de porter ses armes hors des limites posées par la nature; et, poussé par une aveugle convoitise, de se précipiter au hasard dans des espaces profonds, immenses, inexplorés? Qu'importe le nombre des royaumes qu'il envahit, qu'il donna, et des contrées qu'il accabla de tributs? Tout ce qu'il pouvait désirer lui manquait. » (Des bienfaits, Livre VII)

3. La crainte de l'avenir est funeste
« Les Destins sont nos maîtres, il faut céder aux Destins. Jamais nos soins inquiets ne réussiront à changer la trame fatale. Tout ce que nous souffrons, tout ce que nous faisons, vient d'en haut. Lachésis veille à l'accomplissement des décrets qui se déroulent sous sa main impitoyable. Tout a sa voie tracée d'avance, et c'est le premier de nos jours qui détermine le dernier. Jupiter lui-même ne saurait rompre cet enchaînement des effets et des causes; et nulle prière ne peut changer l'ordre immuable des événements. La crainte même de l'avenir est funeste, et l'on rencontre sa destinée en cherchant à l'éviter.» (Oedipe, Acte V)

« Ensuite le fer lui ouvre les veines des bras. Sénèque, dont le corps affaibli par les années et par l'abstinence laissait trop lentement échapper le sang, se fait aussi couper les veines des jambes et des jarrets. Bientôt, dompté par d'affreuses douleurs, il craignit que ses souffrances n'abattissent le courage de sa femme, et que lui-même, en voyant les tourments qu'elle endurait, ne se laissât aller à quelque faiblesse ; il la pria de passer dans une chambre voisine. Puis, retrouvant jusqu'en ses derniers moments toute son éloquence, il appela des secrétaires et leur dicta un assez long discours. [...] Comme le sang coulait péniblement et que la mort était lente à venir, il pria Statius Annaeus, qu'il avait reconnu par une longue expérience pour un ami sûr et un habile médecin, de lui apporter le poison dont il s'était pourvu depuis longtemps, le même qu'on emploie dans Athènes contre ceux qu'un jugement public a condamnés à mourir. Sénèque prit en vain ce breuvage : ses membres déjà froids et ses vaisseaux rétrécis se refusaient à l'activité du poison. Enfin il entra dans un bain chaud, et répandit de l'eau sur les esclaves qui l'entouraient, en disant: « J'offre cette libation à Jupiter Libérateur. » Il se fit ensuite porter dans une étuve, dont la vapeur le suffoqua. Son corps fut brûlé sans aucune pompe ; il l'avait ainsi ordonné par un codicille, lorsque, riche encore et très puissant, il s'occupait déjà de sa fin. »
Tacite, Annales, XV, 63-64

SUPPLEMENTS


Quelques textes de Sénèque (Liens externes fournis sans engagement)
De la vie heureuse
Des bienfaits
Lettres à Lucilius
Théâtre : Oedipe

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